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Le Blog de Cristau de Hauguernes
30 juillet 2025

Question de cèpes : des années avec et des années sans ?

Adishatz,

La saison 2025 des cèpes (et de la plupart des espèces de champignons) bat des records d'indigence. Saisissons ce prétexte tout à la fois excellent et déprimant pour traiter enfin une question qui habite nombre d'entre nous et motive bien des discussions enflammées au fil des années : existe-t-il des années "avec" et des années "sans" dans le domaine de la mycologie et plus particulièrement celui des cèpes, lesquels, contrairement à d'autres espèces très populaires comme les morilles, les mousserons et les oronges, couvrent environ les deux-tiers d'une année sur le plan chronologique ?

Quelques remarques préalables

On ne peut aborder convenablement ce sujet si on ne tient pas compte des quatre remarques suivantes. Ne jamais oublier d'abord que les conditions météorologiques et le climat sont au premier rang des facteurs en covariance qui prédéterminent le déroulement d'une saison et sa tenue. Les conditions météorologiques observées au cours d'une même saison peuvent s'avérer totalement favorables, simplement correctes/convenables ou franchement limitantes voire castratrices. Les années de sécheresse drastique, de bout en bout (qui sont extrêmement rares, heureusement,) rendent impossible toute activité mycélienne sur de très longues périodes, et les années humides et faiblement ensoleillées, générant des pluies régulières plus ou moins espacées au fil de l'été et entretenant une humidité constante dans les bois en l'absence de chaleur excessive, favorisent plutôt des pousses modiques, à la grande saison. Au temps qu'il fait au moment où le passionné l'observe, se superpose l'influence du temps qu'il a fait et qui peut dans bien des cas s'avérer déterminante : les longues périodes de sécheresse et de canicule estivale mais aussi les grands froids hivernaux (de plus en plus rares) et les basses saisons tempétueuses, constituent des agressions plus ou moins violentes contre le mycélium et son hôte, engageant la bonne santé si ce n'est la survie de l'espèce et déclenchant dès que les conditions seront réunies une réaction de survie dont nos paniers s'alourdiront. Pour coiffer le tout, une théorie intéressante mais assez difficile à valider, tient que le mycélium aurait la propriété de reporter ses fructifications rendues nécessaires par un accident climatique sur une autre année lorsque les conditions climatiques de l'année suivant cet "accident" s'avèrent trop défavorables.

Une bonne appréciation de la tenue de la saison des cèpes doit aussi toujours tenir compte du fait que cette dernière n'est pas linéaire et les périodes évaluées doivent être comparées avec les périodes équivalentes des saisons écoulées. Même si notre expérience est parsemée d'exceptions heureuses les pousses intervenant avant le 15 août n'atteignent qu'assez rarement l'intensité de celles qui surviennent à la grande saison, en septembre et octobre. Tout simplement parce que jusque tard dans l'été le flux des échanges entre le mycélium et son arbre-hôte est majoritairement tourné vers l'accomplissement des cycles du végétal quand l'automne s'apparente à un renvoi d'ascenseur.

Ensuite, parler d'année "avec" ou d'année "sans" met en lumière les grands passionnés, les assidus qui visitent régulièrement leurs "coins," des premiers aestivalis de mai ou d'avril jusqu'aux derniers Marteroets émergeant de la feuillée givrée au temps de la dinde et des marrons glacés. Ceux pour qui la saison commence après les orages de septembre et ne survit pas aux gelées blanches d'avant Toussaint n'ont qu'une vision très parcellaire et souvent biaisée de l'ensemble. Une saison "avec" sera celle où le chercheur aura éprouvé du plaisir presque quotidiennement dans sa traversée des bois, quelques cèpes à l'unité y suffisant volontiers dans les premières semaines, même avec des conditions météorologiques médiocres tandis qu'une saison "sans" se signalera par un désert fongique interminable jusqu'à la fin de l'été et une unique pousse, modeste dans le meilleur des cas, famélique le plus souvent, en septembre ou octobre, malgré des conditions plus que correctes.

Enfin, nous ne devons jamais oublier que ce qui relève de notre point de vue de passionnés et observateurs assidus des qualificatifs de "année avec" ou "année sans" ne correspond pas forcément au ressenti du mycélium lui-même, les années d'abondance étant toujours la réponse à un stress et les années sans champignons, sauf lorsqu'elles sont corrélés à un climat totalement défavorable, reflétant souvent la bonne santé et la quiétude d'une espèce.

Typologie succincte des saisons des cèpes

Tout comme aucune année n'est identique à une autre sur le plan climatique, aucune saison des cèpes ne ressemble en tout point à une autre.  Nonobstant, au fil des décennies se dégagent quelques constantes permettant de rattacher la plupart des saisons traversées à un type.

En guise de point de repère, si je devais définir une saison type, de référence, elle démarrerait avant la mi-mai, le mycélium des premiers aestivalis manifestement piqué au vif par un hiver rigoureux, un début de printemps assez chaud et sec, ou d'autres intempéries antérieures, chaque sortie forestière en mai-juin s'agrémentant de quelques jolies trouvailles avant une véritable pousse un peu plus consistante entre mi-juin et début-juillet qui verrait les têtes noires entrer dans la danse. Avec la hausse des températures et l'espacement des pluies, les cèpes se feraient plus discrets sans disparaître totalement dans le courant du plein été où ils tendraient à rechercher la fraîcheur des fonds de coteaux et des veines de cours d'eau. Puis les abats d'eau de fin-août ou de septembre sur un sol surchauffé et exsangue déclencheraient la grande pousse annuelle de cèpes thermophiles tant attendue, avant que les températures en baisse et les pluies réfrigérantes de l'automne ne donnassent aux Marteroets de clôturer le bal, de la Toussaint à mi-décembre.

En réalité, deux extrêmes bornent nos saisons des cèpes. L'année "sans," dont les saisons 1993, 2000, 1989, 2001 et 2023 sont quelques unes des illustrations les plus abouties, désespère les amateurs d'un bout à l'autre et finit même par les perdre. La fréquentation des bois diminue dès que les gens se font passer le mot que "cette année y en a pas..." Les premiers cèpes apparaissent très tardivement, fin-juin voire courant juillet. Ils sont très rares, de petite taille et le plus souvent malformés, le pied est plus chétif qu'à l'accoutumée et le chapeau peine à se développer. Les trouvailles sont très espacées durant l'été et, l'automne venu, il faut parfois même se satisfaire de quelques jolis spécimens seulement. Les saisons "sans" naissent tout aussi bien d'une météorologie très défavorable à l'activité mycélienne que d'une absence de nécessité de fructifier quand la pérennité d'une espèce est hors de danger. Elles s'avèreront d'autant plus exaspérantes pour l'amateur que les conditions météo lui apparaitront le plus souvent optimales pour que "ça pousse." Bien que leur traversée soit déprimante, ces années blanches tombent aussi à point nommé pour nous faire mieux apprécier d'autres millésimes au résultat médiocre ou leur exact contraire, les années "avec" qui nous enthousiasment par leur intensité infaillible et leurs chiffres vertigineux réalisés le plus souvent à la grande saison.

Ces années "avec," dont l'appréciation finale varie du bon à l'exceptionnel ou à l'anthologique, se signalent souvent par une apparition précoce voire très précoce des premiers cèpes, en première décade de mai ou même en première quinzaine d'avril. Attention toutefois, une météo très défavorable en début de saison peut simplement retarder le coup d'envoi d'une saison mirifique. Les années bénies du quêteur se trahissent très vite par la facilité avec laquelle les cèpes poussent dès le printemps, même avec des pluies modestes et des conditions médiocres. Parfois, époustouflés, on se surprend à se demander de quoi les cèpes poussent tellement la poussière se soulève à notre passage et il m'est arrivé de trouver encore des têtes noires sur des sols totalement déshydratés un bon mois et demi après le dernière arrosage dans ce genre de configuration. Dès que les conditions l'autorisent c'est un véritable foisonnement et on peut observer dès les mois de juin ou juillet des pousses surpassant l'intensité de la grande pousse automnale de bien des saisons correctes. Lorsque les cèpes ont la fureur de vivre plusieurs pousses de grande envergure se produisent au cours d'une même saison comme ce fut le cas en 2011 et 2014, par contre il faut compter sur un bon mois et demi de "repos" mycélien entre deux grandes levées. Et l'occurrence d'un été (très) chaud et (très) sec peut propulser l'ensemble de la saison dans l'exceptionnel si la pluie revient à temps et en quantité dans le courant de l'automne.

Or il arrive parfois qu'une saison manifestement partie pour tutoyer les sommets rate sa sortie ou négocie mal son virage du mois d'août et de l'entrée dans l'automne à cause de pluies revenues trop tardivement (en queue de poisson, avec les gelées sur le porte-bagages à la Toussaint) ou d'un basculement général durable des conditions vers un temps sec à très sec dans le courant de l'été. Je pense particulièrement à la saison 2015 qui avait levé les plus grands espoirs dans la traversée d'un printemps et d'un début d'été établissant au fil des semaines des records que seul 2022, mais avec un dénouement beaucoup plus heureux, a pu reproduire depuis. La fin de l'été 2015 s'était montrée beaucoup plus sèche et à des pluies trop limitées pour subvenir à une pousse d'envergure s'était ajouté un très net et durable rafraîchissement dans le courant du mois de septembre, favorable à l'apparition assez précoce des premiers Marteroets mais beaucoup moins aux aestivalis et aux aereus. Après un mois d'octobre sec et toujours frais, sanctionné par les premières gelées très précoces, les cèpes thermophiles avait tenté un retour fin-novembre à la faveur d'un net redoux, puis un autre héroïque avant Noël, après une gelée à -3°C début-décembre, mais malgré sa persévérance 2015 n'avait jamais pu retrouver l'allant des premiers mois et, bien que très appréciable, son résultat final est nettement en deçà de l'espoir d'un destin grandiose qu'elle avait très longtemps légitimé.

Inversement, et c'est de plus en plus fréquent avec le réchauffement climatique, il arrive qu'un été très chaud et (très) sec métamorphose la citrouille en carrosse. À l'aube de ma passion assidue, ces renversements de tendance existaient déjà mais étaient bien plus rares, une saison des cèpes qui se fendait d'un printemps bien pingre ne connaissait le plus souvent, dans le meilleur des cas, que de légers infléchissements à la hausse en avançant. Je me souviens par exemple du fameux millésime 1976 où nos meilleurs placiers ne nous avaient concédé qu'un seul tête noire de tout l'automne. De nos jours les étés de plus en plus chauds et arides causent un stress hydrique sévère aux écosystèmes et à l'instar de 1998, 2013, ou de façon encore plus éclatante, de 2020, aux premiers abats d'eau significatifs de l'automne, on assiste à une réaction spectaculaire du mycélium qui le temps d'une seule pousse hisse l'ensemble d'une saison jusque là au mieux convenable, dans le concert des plus "productives," mathématiquement. Pourtant je ne suis pas certain que le chercheur assidu garde un excellent souvenir d'une année de ce type, une pousse mirifique de deux à trois semaines, qui plus est "épuisante" parce qu'explosive ( = Le mycélium fait éclore des parterres de cèpes minuscules qui poussent et passent à très grande vitesse, nécessitant donc une cueillette intensive et sportive pour qui veut réaliser un peu de conserve) et qui décline et s'éteint tout aussi vite, à l'instar de celle de septembre 2003. Car contrairement au conte, le carrosse redevient citrouille en déconfiture bien avant minuit et le chercheur qui se voit replongé dans la médiocrité de la saison jusqu'à l'instinction, n'en retire donc pas autant d'émotion que lors d'un millésime au long cours, comme 1986, 2006, 2011 ou 2022.

Très atypique, peu courant mais pas rare, le cinquième et dernier scénario saisonnier ne manque pas d'alimenter mes réflexions. Les cèpes commencent à pousser correctement assez tôt dans le printemps, le temps est convenable, et puis soudain, les conditions devenant plus humides en début d'été on assiste à une montée en puissance graduelle de la pousse qui atteint une intensité similaire à celles des grandes pousses automnales moyennes en juillet, avant de décliner dès les premiers jours du mois d'août au fur et à mesure que la météo devient beaucoup plus sèche. De sorte que, le restant de la saison se passe avec très peu de cèpes et à la fin, on finit pas se rendre compte que le mycélium a tout "envoyé" tant que les conditions le permettaient et qu'on a bien fait de ne pas partir en vacances en plein été. Tout se passe comme si la courbe de fructification du mycélium suivait de très près celle des précipitations. Et, sans possibilité d'y répondre, je me pose souvent la question d'une forme de prescience au niveau du mycélium des cèpes, un sens qui lui permettrait dans certains cas d'anticiper un basculement climatique vers des conditions hautement défavorables. Car ce scénario se déroule toujours avant un été et un automne beaucoup plus secs.

L'influence du réchauffement climatique

Ces cinq scénarios type étant posés, les saisons des cèpes sont très fortement affectées par le réchauffement climatique global qui est de plus en plus vertigineux depuis le début de ce siècle. Parallèlement, par delà les fluctuations propres à chaque millésime, j'observe une hausse assez régulière des effectifs annuels de cèpes entre 2003 et 2022 même si la décennie en cours a aussi fait montre de quelques gros ratés comme 2023 et peut-être... 2025 ? Le réchauffement climatique fausse donc quelque peu l'appréciation que nous pouvons avoir d'une année "avec" au fil des décennies car une saison "avec" dans le contexte d'un climat plus chaud avec une tendance à des étés plus chauds et plus secs, générera au final (un peu) plus de cèpes qu'une année "avec" dans le contexte d'un climat plus frais d'1°C.

La théorie populaire des années en 6...

Dans la catégorie des années "avec", les saisons 1986 et 2006 font figure de géantes. Curieusement, dans la traversée du plus grand millésime "cépique" de la fin du 20° siècle, mes aïeux, qui avaient encore bon pied bon oeil, m'avaient fait état d'une croyance profondément ancrée dans l'imaginaire collectif de la campagne de Salies et de Sauveterre : il existerait un cycle de 20 ans dont les années en 6 constitueraient le paroxysme et le point de chute, caractérisé par une multiplication inouïe de cèpes jusque dans des placiers où on n'en avait jamais vus, où on n'en avait plus vu depuis 20 ans et où on n'en voyait quasiment plus les vingt années suivantes. Gamin, au terme d'une enquête de voisinage intéressée, j'avais appris par les plus âgés que la saison 1946 dans l'après-guerre avait été faramineuse, d'autres se souvenaient de 1966 mais c'était plus confus. Bien qu'étant conscient que coïncidence ne vaut pas corrélation, je fus bien amusé et les propos des anciens hantèrent mes pensées au cours de la saison 2006 alors que la pousse renouait avec les sommets de 1986 et que tout le pays sertissait des bocaux plein les étagères. "Tu verras bien en 2006, avait prophétisé ma grand-mère." Ah ça pour voir, j'avais vu. Je ne suis pas convaincu du bienfondé de cette théorie mais je ne suis pas non plus en mesure de la réfuter. 2026 qui approche à grand pas s'en chargera peut-être...

 

Et 2025 dans tout ça ?

Bien évidemment, au fil de la lecture, je sens que certains brulent d'une question. Et en 2025, à quoi peut-on s'attendre ? Que peut-on espérer ? À l'heure où j'écris, le verdict est irréfragable, 2025 est une saison "sans", peut-être même la pire de toutes, du moins dans mon terroir de prospection. Entre un démarrage misérable et très longtemps empêché par un printemps chagrin et des sols saturés en eau par les pluies des mois précédents et l'extrême rareté actuelle des trouvailles après de longues semaines chaudes et sèches et en dépit d'une fin-juillet plus humide, tout indique que "ça veut pas" et ce qui m'inquiète le plus c'est que les cèpes n'ont pas, au moins temporairement, refait surface après la grande bascule de la mi-juin de l'assez chaud et humide (avec encore de bons orages) vers le très chaud et le sec, contrairement à leur habitude. "Tu vas voir ! Quand il aura fait bien chaud, ça va pousser, oui ! me certifient certains amis et autres confrères rencontrés au hasard de mes sorties." Il est vrai que normalement, en pareil cas, avec le retour de fortes pluies et de températures plus raisonnables, on en est quittes pour une belle pousse, sauf que cette année rien n'est normal et donc je me garderai bien de vous vendre du rêve. Aucun scénario n'est écrit d'avance en la matière et par exemple, le retour de bonnes pluies avant les premiers frimas n'est pas acquis.

Adishatz !

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