be-25-11-17-03

Adishatz,

Avec les -6 degrés enregistrés dans mon parc à l'aube, le climat vient de signifier la fin de la saison 2017 des cèpes, encore qu'avec les Marterouëts on n'ose guère être définitif, tant ce cèpe démontre d'incroyables capacités de résilience. Hier encore ils étaient là, quoique peu nombreux, au rendez-vous du mois de décembre, comme ils en ont pris l'habitude ces dernières années, lors de mon ultime "ronde" dédiée.

À l'instar des deux autres mousquetaires, aereus et aestivalis, un peu plus tôt, ils nous auront gratifié d'un arrière-automne médiocre et écourté, novembre 2017 restant nettement en deçà de son devancier, malgré l'impeccable beauté de certains sujets. Assez nombreux sont les placiers qui n'ont pas vu d'edulis cette année.

Toutefois, sur un plan plus personnel, ces dix derniers jours de la saison m'auront permis de valider de la manière la plus éclatante qui soit une hypothèse née du recoupement d'informations glânées entre le terrain et la littérature et de la superposition mentale de très nombreuses images de paysages traversés dans le lointain où pousse le Marterouët.

Il faut vous dire que le Marterouët est extrêmement rare dans mon terroir, venant sur le strapontin en sursis que constituent les plantations et ne s'y montrant que sous quelques arbres. Tant et si bien que la très grande majorité de mes confrères ignorent jusqu'à son existence et raccrochent le panier à la Toussaint. Dans ces conditions, trouver un placier autochtone (sous les arbres indigènes) constituait un authentique exploit dont je rêvais depuis le début des années 2010, à force de voir les photos de chercheurs nord-aquitains ou d'être convié à des sorties en piémont pyrénéen où ce cèpe pousse naturellement.

Dans ma conquête je fus très tôt guidé par une intuition et qui s'était confortée en moi au fil des années. Où le cèpe de Bordeaux se montre, le bouleau est rarement très loin dans le paysage, soit qu'il mycorhize directement avec lui, soit qu'il flanque son arbre-hôte. Il me fallait donc cibler de tels écosystèmes dans mon terroir, où l'arbre serait bien représenté, à défaut d'être omniprésent. Des sondages vers Orion et Burgaronne se sont avérées infructueux, mais il faut dire que les bétulaies y sont fortement circonscrites dans le paysage, souvent inaccessibles ou jalousement gardées par des ronciers et des broussailles impénétrables. Autant dire que mon affaire semblait mal embarquée.

Et puis la fièvre m'a repris, fortuitement, au cours de l'hiver dernier, alors que j'explorais la vallée d'un cours d'eau des environs, en prélude à la saison des morilles. En chemin je traversais des bois et longeais des bordures où le bouleau était partout, soit en mélange avec les chênes et les châtaigniers, soit en peuplement exclusif. Tout, jusqu'à l'herbe des jachères et des prairies acidophiles fraîchement coupées, m'évoquait à l'identique les paysages où nidifie le Marterouët en allant vers les Pyrénées. Et bientôt me revinrent les propos jadis martelés par Mémé Nancie lors de nos veillées au coin du feu : "Il nous arrivait autrefois de trouver des cèpes en plein hiver aux confins de Bérenx et de Lanneplàa lorsque nous coupions le soustrage."

C'est fort de cette intime conviction que je me suis lancé le samedi 25 novembre à travers les chemins embourbés de mes coteaux vers cette improbable enclave à environ 5 kilomètres à vol d'oiseau de mon domicile. Peu m'importaient les puissantes averses qui me malmenèrent toute la matinée, les sources dégueulant la flotte, j'allais peut-être enfin solder des années de recherches et d'intenses cogitations et la pensée de Mémé Nancie et ses "cèpes d'hiver" sublimait les forces contraires.

La première partie de la prospection, bien que confirmant un ressenti visuel très propice, n'accoucha que de quelques tue-mouches. Au demeurant, je savais bien qu'il faudrait peut-être plusieurs transports, sur plusieurs saisons pour aboutir, un automne aussi médiocre que l'actuel ne permettant pas de trancher une telle question par la preuve ou son absence obstinée.

Sur le point de changer de versant par le talweg d'un ru, un bolet bai luisant dans l'herbe suscita en moi une brève montée de tension. ... Et eut le don de rallumer mon "radar". À peine débouchai-je sur l'autre versant que j'avisai au pied d'un bouleau dans une clairière deux bouchons de bolets. Il s'agissait de bolets à pieds rouge, qui doivent toujours être pris comme encouragement par le chercheur. Puis en relevant la tête, à l'opposé, deux grands chapeaux marron luisants sous l'embellie...

J'allai à leur rencontre sans trop y croire, les yeux rivés sur eux au fur et à mesure que le rêve prenait corps. Deux Marteouëts autochtones se prélassaient dans la clairière, sanctionnant magnifiquement de longues années de réflexion et cette marche d'approche héroïque. Un peu plus haut j'en avisai un troisième mangifique sous un chêne, puis quatre trapus et joliets entre deux autres chênes. Un dernier enfin sous l'aile d'un châtaignier. De tout l'après-midi je ne trouverai rien de plus. Mais je n'en demandais pas tant. Je rentré chez moi heureux de ma trouvaille tout autant qu'ému d'avoir mis un nom sur les "cèpes de soustrage" de Mémé Nancie... À qui je dédie cet article.

Adishatz !