Le Blog de Cristau de Hauguernes

22 août 2017

Escapade à Beaucaire sur Baise, le 20 août 2017

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Adishatz,

Alors que le mois a négocié imperturbablement le grand virage fatidique du 15 août, c'est par une fraîcheur insolite que j'ai pris à l'aube la route qui me conduisait vers le village de Beaucaire sur Baïse dans le Gers, où réside un collègue autant que grand ami, le pittoresque et humaniste Jean-Jacques Dutaut-Boué.

Seul l'habitat signale réellement l'entrée dans le département de d'Artagnan, tant les paysages verdoyants entre Arzacq, Garlin, et Riscle se ressemblent, alternant de larges fonds de vallées où le maïs domine avec plus ou moins de bonheur et des côtes boisées où quelques hêtres pyrénéens échappés de la Bigorre voisine se mêlent aux chênes, châtaigniers et bouleaux. Tandis qu'à l'approche d'Aignan et au delà le maïs disputé par les vignobles de Saint Mont, est détrôné par le tournesol qui se fond tant bien que mal dans des paysages jaune paille où des arbres généralement plus modestes accusent un climat plus sec.

Ce qui surprend le béarnais en transit dans la campagne gersoise est la grande visibilité que favorise l'amplitude du relief, la disparition des haies, l'ostracisation des bois au profit des cultures quand nos coteaux sont étriqués, en patte d'oie, dominant des vallées encaissées, à l'exception des plaines alluviales des gaves, et que seules les lignes de crêtes offrent un panorama satisfaisant car dominant les bois qui y sont plus nombreux et de plus en plus étendus. On comprend l'avantage pour les seigneurs et les grands paysans de faire construire en hauteur.

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L'arrivée à Beaucaire sur Baïse s'opère par une route départementale en voie nord-sud, offrant une interminable ligne droite continue dans la vallée de ce cours d'eau pyrénéen. Le village se trouve presqu'à mi-chemin entre Saint Jean Poudge et Condom, tout au nord du département.

Le temps d'un repas digne de ce nom, cette visite à l'ami Jean Jacques fournit un formidable prétexte à randonner dans les environs du village, rompant la relative monotonie de la desserte qui y conduit.

À la traversée de la Baïse le randonneur est saisi d'un contraste, la verdeur des abords immédiats de la rivière entretenue par la végétation typique des ripisylves, frênes, aulnes et peupliers, permet sur quelques dizaines de mètres une flore luxuriante tandis qu'un peu plus loin l'été a tout brûlé. Faut-il s'étonner que quelques maisons fort anciennes soient venues chercher la fraîcheur miraculeuse de ce liseré, tandis que d'imposants bâtiments désaffectés rappellent l'utilisation de l'eau par une forge et quelques moulins près de l'écluse.

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L'agriculture domine, si l'on peut dire outrageusement, les paysages que nous traversons entre Beaucaire et Ayguetinte, mais il en est de même sur l'autre rive et à perte de vue. Pour sa survie l'homme a mis en culture tout ce qui pouvait être rentabilisé jusqu'à raboter le moindre centimètre carré de terre. Seules les citadelles calcaires qui coiffent les hauteurs sont restées imprenables car moins opportunes sur le plan des cultures et c'est là que de denses forêts de petits chênes et arbustes ont trouvé asile. Il en résulte une impression d'aridité certaine qu'avive le climat de cette fin d'été 2017, d'immenses champs de tournesol un peu à la peine et des prairies rôties, des vignobles aux ceps robustes et aux raisins gonflés de tonus, en ces terres de Floc de Gascogne, le tout relié par des chemins poussiérieux bordés de rares arbustes à l'agonie qui communiquent entre de belles fermes dispersées et qui tentent de se protéger de la chaleur en se ceignant d'arbres.

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On est un peu surpris en apercevant les ruines d'un moulin à vent au sommet d'un dôme tandis qu'à l'opposé sur un autre promontoire, un bâtiment très ancien, dont l'existence est attestée au Moyen Âge, évoque de fait l'architecture romaine...

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Les prairies et les chênaies calcaires que nous gagnons à la force des mollets sont d'un grand intérêt sur le plan botanique. Les chênes sont de petite taille et se pressent à la manière d'une fûtée. Pourtant tout indique qu'ils sont très âgés. De nombreux pieds de fenouil et d'origan (plus petits que ceux que l'on observe en Béarn) goûtent la compagnie de ces arbres qui prêtent leur ombre à d'innombrables arbustes, viornes flexibles, cornouillers sanguins, pruneliers, troënes, ifs. Des espèces méditerranéennes se mêlent aux atlantiques et on devine que ces écosystèmes sont extrêmement favorables aux orchidées dont on aperçoit quelques hampes desséchées du dernier printemps. C'est dans ces conditions qu'au détour d'un chemin nous sont apparues quelques pieds de cyclamens de Naples, cyclamen hederifolium, vision d'autant plus ravissante et inattendue que la grande saison des fleurs touche à sa fin et que partout ailleurs tout est exsangue. D'autres stations de ce cyclamen se signaleront un peu partout dans la chênaie.

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La déambulation dans ces bois de coteaux est d'autant plus agréable qu'il y fait particulièrement bon après une ascension sous un soleil écrasant. Et il ne faut pas chercher plus loin pourquoi quelques belles demeures seigneuriales ou grosses fermes dont certaines arborent fièrement un pigeonnier ont préféré s'immerger dans ces sylves. Près de l'une d'elle nous admirons un chêne colossal dont l'envergure contraste en tout point avec la modestie de ses congénères, tandis que dans la vallée de l'Auloue en contrebas nous apercevons la localité de Castera-Verduzan et dans le lointain, en arrière-plan, le château de Lavardens.

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Alors que le soleil décline à l'horizon nous rentrons par les chemins de Beaucaire, mus par la perspective de quelque boisson désaltérante car sitôt que l'on s'éloigne de la Baïse, de ses affluents et des rares sources, l'eau est ce qui manque le plus cruellement à ces paysages et à leurs habitants. L'occasion m'est donnée ici de préciser que la pluviométrie moyenne annuelle du département du Gers décline très fortement d'ouest en est et des confins de Lannemezan à ceux de l'Agenais jusqu'à s'abaisser vers les 500 mm aux portes du Toulousain, ce qui est plus de deux fois inférieur à celle des Pyrénées Atlantiques, laquelle ne s'abaisse sous les 1000 mm que sur une parcelle infinitésimale à l'extrême nord-est du département.

Un grand merci à mon acolyte Jean Jacques dont les connaissances minutieuses du terroir ont nourri cette nouvelle "escapade".

Adishatz !


10 août 2017

cèpes 2017 : Juin comble le retard à l'allumage et lève les derniers doutes...

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Adishatz,

Les saisons des cèpes de la décennie en cours, frénétiques de bout en bout et défiant volontiers les périodes les plus contraires de l'été par quelques spécimens improbables, ne connaissent pas véritablement de pause, et tiennent les passionnés en haleine, au sens propre comme au figuré, depuis le mois d'avril parfois jusqu'à Noël et de plus en plus même, au-delà. 2017 ne déroge aucunement à cette tendance lourde.

Après le démarrage relativement tardif, l'apparition des premiers bolets se trouvant repoussée à la mi-mai par les gelées tardives scélérates intervenues en deuxième quinzaine d'avril, quelques doutes subsistaient légitimement dans les esprits que le mois de juin aura brillamment disqualifiés. À vrai dire je n'étais guère inquiet, le premier mois de l'été prenant la relève d'une deuxième quinzaine de mai caractérisée par une progression régulière et assez rapide pour l'époque des effectifs de cèpes d'été.

La fin du premier semestre 2017 n'a pas été marquée par une pousse ponctuelle et significative comme en 2015 ou fin juin 2016, mais plutôt par une éclosion quotidienne de jeunes cèpes à l'unité, n'atteignant jamais la dizaine, avec une légère intensification entre le 12 et le 16 juin, faisant suite à un arrosage plus copieux. C'est aussi le 12 juin que m'apparurent les premiers cèpes noirs, si cette date est dans les normales pour l'espèce mon lecteur trouvera intéressant d'apprendre que le boletus aereus est un peu à la traîne depuis le début de la saison, à l'instar des oronges, tandis que les bolets appendiculés demeurent à l'heure où j'écris extrêmement rares, tout ceci trahissant des sols maintenus un peu froids pour ces espèces par les épisodes pluvio-orageux itératifs, en dépit de la vague de chaleur caniculaire du 20 juin et des pics de chaleurs qui sont encore advenus début juillet. L'été 2017 avantage les girolles (et les cèpes moins thermophiles), qu'on se le dise...

Pour le reste il aura donc fallu que le climat sorte le rouge de surchauffe caniculaire vers le 20 juin pour que très temporairement la très belle dynamique des cèpes 2017 s'enraye, les derniers de la période étaient encore visibles le 22 juin.

Adishatz !

01 août 2017

Escapade en forêts d'Aspe et Barétous, le 29 juillet 2017, des "Uelhs" d'Issaux à la Pierre Saint Martin...

Adishatz,

Difficile d'éviter les orages dans les Pyrénées en ce mois de juillet. Samedi matin, le coup d'oeil jeté aux radars de précipitations sur Internet n'était pas très rassûrant, des cohortes d'altocumulus remontaient d'Espagne et sous les plus développés, il commençait à pleuvoir le long du relief depuis la côte basque jusqu'aux contreforts de la Soule. Malgré cela, il fallait encore se fier aux prévisions de Météo France qui s'entêtait à ne voir que quelques développements nuageux improductifs sous un soleil de plomb pour le restant de la journée. De fait la remontée de la vallée du gave d'Oloron de Sauveterre jusqu'à la campagne supérieure de Geüs s'est effectuée dans le brouillard, quelques gouttes grossières s'écrasant sur mon parebrise entre Asasp-Arros et Issor. Mais c'est une forêt d'Issaux presqu'exempte de rosée qui m'attendait au bout du voyage sous un franc soleil.

Les cèpes ne m'attendaient pas à la descente de la voiture contrairement à la randonnée précédente, mais l'activité fongique restait soutenue. Sans le boulet de la rosée la progression vers l'étage moyen fut plus rapide et agréable. Elle confirma l'impression défavorable laissée par le dimanche précédent. Aucun épipactis ne se signalait dans les paysages traversés et il fallait que je me range à l'idée que rien ne paraîtrait avant l'été 2018 dans la hêtraie.

Après avoir fluctué un moment le long du col de Labays j'abordais les rampes plus sévères mais régulières qui mènent aux plateaux vers 1100 mètres et aux sapinières d'altitude. Mon premier objectif était le très sauvage et reculé plateau karstique de Coeyloge où je suspecte fortement la présence d'épipogons voire de goodyères, espèce signalée en vallée d'Ossau voisine. Mais au démarrage du chemin j'avise une jolie station de spatulaires flavides, spatularia flavida, champignons singuliers habitués des mousses et des litières de feuilles et d'aiguilles.

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Le plateau de Coeyloge est un décor de films fantastiques ou d'aventure, à perte de vue des hêtres et des sapins poussés sur des dalles et des roches karstiques recouvertes d'une mousse luxuriante. Constellé de gouffres qui font la joie des spéléologues, son exploration requiert énormément de prudence car il est truffé de crevasses dont certaines se dissimulent parfois sous des vieilles souches tombées et recouvertes de feuilles au fil des années. Difficile aujourd'hui de l'imaginer, pourtant la marine royale a exploité cette forêt et des hommes ont vaqué et vécu dans ce no man's land, comme en témoignent les constructions en pierre que j'ai découvertes en pistant les orchidées.

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La quête première s'avérant décevante, la soif d'aventure et de découverte me happa alors que je venais de distinguer un vague sentier qui s'élevait en pente douce depuis le chemin principal. Plutôt que de revenir fastidieusement sur mes pas une petite voix me disait de le suivre autant que faire ce pouvait. Il faut vous dire que, même sans une connaissance parfaite des lieux je sais très bien où une randonnée en forêt d'Issaux peut retomber sur ses pieds...

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Au bout de quelques minutes de marche assez technique mais au faible dénivelé, j'aperçois de la lumière au-dessus de la forêt cathédrale d'émeraude et j'entends des cloches. Une prairie s'avance où paissent des vaches et juste à la lisière, sur un carré de 30 mètres de côté, m'attend la fortune qui sourit aux audacieux, deux bons kilos de girolles trapues et gaillardes avec un cèpe de Bordeaux dévoré au milieu pour berger. C'est de ce promontoire que j'aperçois, dans le prolongement de la lisière, les escarpements de la Pierre Saint Martin et le Pic d'Arlas.

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Quelques minutes plus tard je débouche sur une étroite bande herbeuse coincée entre la forêt et le Pic de Guilhers qui me domine de trois cent bons mètres. Des bolets blafards, boletus luridus, qui font envie, flanquent les hêtres. C'est à cet endroit que je pique nique à l'ombre, tandis que de fins altocumulus blancs naviguent dans l'azur du ciel.

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Ces découvertes matinales doublées du casse croûte et du café brûlant m'ont regaillardi. Près d'un kilomètre plus loin, au terme de la bande herbeuse, presque sans effort, quelle n'est pas ma surprise de rejoindre la route familière de la Pierre Saint Martin, que je remonte prudemment sur plus d'un kilomètre car mon propos est de trouver au plus vite le sentier de randonnée qui conduit à la cabane de Camplong et au-delà, à celle d'Ichèus puis au col de Boesou, au départ de la station. La remontée s'opère dans un paysage étonnant d'ilots de pins à crochets et de petits hêtres, habités par des troupes de bolets blafards dont l'omniprésence est intéressante, le tout dans un écrin de verdure où dominent les oeillets de Montpellier, dianthus monspessulanus, et les campanules de Scheundzer, campanula scheundzeri.

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Entre ma méconnaissance du site et le labyrinthe de circuits aménagés et balisés pour les touristes, trouver la bonne voie sans s'égarer s'avéra une opération particulièrement sensible... Qui me conduisit au pied du télésiège du Mailhné devant un panonceau : "Arres de Camplong". Moment le plus pénible de la randonnée sans aucun doute, remonter le pierrier surchauffé qui tient lieu de piste de ski en plein cagnard. Là où j'ai commencé à puiser dans mes réserves d'eau.

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Le départ du sentier vers Camplong se trouvait à gauche de la piste, subrepticement, fort heureusement matérialisé par un cairn. Me voilà serpentant dans cet univers intarissable de rochers calcaires et de pins, autant de jardins de rocaille où les ancolies et les chardons bleus des Pyrénées rivalisent de beauté au faîte de l'été. jusqu'à apercevoir, au bout d'une progression malaisée et contrainte, le majestueux rocher de l'Osque et les imposantes Tourelles, veillant sur les prairies et les landes de Sent Houns.

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Peu avant la cabane de Camplong que j'aperçois 100 mètres plus bas et comme je venais de dépasser à distance respectueuse un troupeau de vaches que la chaleur inquiétait, j'attrape la sente qui conduit au plateau de Barlagne environ 200 mètres plus haut en dénivelé. C'est là, juste avant la traditionnelle séance photo, que je fais un sort presque définitif à mes réserves d'eau. Au sud, le Massif de la Pierre étale ses splendeurs, tandis qu'à l'opposé les monts d'Arette répondent comme ils peuvent, avec le Guilhers et le Soulaing et qu'au levant, les massifs de Sesque et du Pic d'Ossau sont en proie aux vélléités orageuses de fins d'après-midi en montagne. Pour le reste je suis un peu déçu en constatant qu'il y a très peu de fleurs à cet endroit pourtant très bien pourvu à l'accoutumée.

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Plus l'oeuvre des sabots des vaches que la sévérité de la pente, la descente du plateau de Barlagne vers celui du Cournau où se trouve une source aménagée via les sapinières, à travers des paysages magnifiques, est des plus éprouvantes car le pied d'appui doit porter tout le poids du corps sans glisser.

La halte buvette à la source du Cournau fut d'autant plus appréciée que j'avais vidé mon dernier thermos depuis longtemps, que l'insolation des Bourrugues commençait à me cuire et que l'eau y coulait fraîche à souhait.

Moins d'une heure plus tard j'étais de retour à la voiture près des Uelhs d'Issauç mais, pas au bout de mes surprises. La nuit était presque tombée sur la forêt lorsque, après avoir franchi le pont qui délimite l'entrée dans les gorges étroites et sinueuses du Lourdios une paire d'yeux m'apparut dans le faisceau de mes feux de route. Peu après, distinguant une paire d'oreilles pointues je reconnus un jeune renard qui détala devant moi sur près de cent mètres avant de sauter dans les fourrés. Quelques hectomètres plus loin, peu avant le Pas-deth-cuu, un deuxième renardeau. Loin de décamper celui-là se tapit dans l'herbe de l'accotement et fit le mort. Parvenu à sa hauteur, vitres baissées, dans mon humeur badine, je lui lançai : "et booonjour !" L'animal ne broncha pas. Alors, ouvrant la portière je m'y recollai : "et booonjour". Le renard se leva et vint vers moi, un instant, puis se ravisa et disparut à son tour dans les broussailles. Je repris ma route et un peu plus loin, après le Pas-deth-cuu, c'est à n'y pas croire... Un troisième renardeau, ce dernier saute immédiatement dans le buis sans demander son reste. Ah mes amis, je n'avais jamais vu autant de renards de ma vie. Et cette multiplication a probablement à voir avec celle prodigieuse des mulots et des campagnols constatée dans les Pyrénées ce printemps

Adishatz !

25 juillet 2017

Escapade en forêt d'Aspe et Barétous du 23 juillet 2017

Adishatz,

Après un bon mois employé en plaine entre l'entretien de la propriété familiale, le jardinage et les cèpes qui poussent joliment dans les bois j'ai mis à profit cette rare journée prévue sans pluie de la période pour opérer ma première grande randonnée des vacances dans le massif de la Pierre Saint Martin. L'objet principal de cette ascension était la botanique et plus particulièrement les orchidées car le mois d'août approchant les nigritelles devaient être en pleine floraison et les épipactis et épipogons ne sauraient tarder.

La traversée de la hêtraie en voiture avant le lever du soleil me donna à comprendre que le mois de juillet 2017 était pour le moins maussade dans les premiers contreforts des Pyrénées béarnaises. Les infatigables bruines coulissant le long des montagnes avaient mis en déroute les derniers touristes qui à cette époque de l'année campent parfois près des torrents en bord de route.

À peine descendu de mon véhicule et promptement équipé pour l'excursion, je décide de rendre une visite de courtoisie à un hêtre que j'affectionne particulièrement de l'autre côté du chemin. Je sonde les abords de l'arbre et c'est à peine si je le distingue dans la pénombre dégoulinante, un cèpe, un joli cèpe d'été comme souvent à cet endroit. Il m'attendra dans le coffre jusqu'au soir...

Les torrents de fonte et de crue coulent encore des derniers orages mais je parviens à traverser sans trop d'encombre. Un peu partout des chapeaux de champignons se signalent, signature d'une activité mycélienne déjà intense en dessous de 1000 mètres. Un deuxième cèpe d'été, puis un troisième et quelques girolles de taille tapisseront ma musette avant cette limite supérieure.

Et là, ce que je constate commence à m'intriguer... Je parcours des stations où les épipactis hélleborine et atrorubens étaient en grand nombre en août 2016 et aucun pied, fût-il minuscule, ne ressort du paysage. Mauvaise année ? Simple retard ? Je verrai bien dans les autres stations.

M'en tenant à mon plan de randonnée initial j'entreprends de gagner les plateaux et les prairies d'altitude par l'improbable talweg d'un cours d'eau partiellement souterrain, à travers le karst. Il n'y a pas de chemins, pas de sentier, juste des palliers à franchir avec de temps en temps des traces laissées par les vaches qui sont incontestablement les plus grandes connaisseuses de la forêt. Cette manoeuvre qui ne présente pas de difficulté particulière autre que la pente me permet de gagner un temps précieux sur le programme de la journée. Et c'est l'occasion d'admirer au pied d'un sapin un jeune sparassis lamineux, sparassis laminosa.

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En moins d'une heure d'ascension j'atteins le premier écosystème qui me semblait intéressant ce jour : une prairie en lisière de la forêt que traverse un canevas de ruisseaux et de sources. La prospection s'avère décevante, ici tout n'est que bruyère et chardons laineux voutés dans les brumes d'altitude.

Je regagne la forêt par un chemin taillé dans le karst qui conduit à la prairie. Outre les épipactis, c'est dans ce biotope particulier que je suspecte fortement la présence fantomatique de l'épipogon sans feuille, epipogium aphyllum, dont j'avais découvert 2 pieds le 12 août 2016 non loin de là. Ni épipogon, ni épipactis, très peu de fleurs pour tout dire, la forêt est plongée dans une obscurité ténébreuse et cela fait belle lurette que mes chaussures et pantalons sont trempés. Je commence à maugréer contre Météo France dont les dernières cartes laissaient espérer un temps sec et des éclaircies. Et ce d'autant plus que j'avais embarqué 2,5 kg de matériel photographique dans le sac à dos... qui ne me seront de fait d'aucune utilité.

Loin de me décourager je poursuis le chemin de randonnée à travers le karst et peu avant 11h du matin j'aborde un plateau que je compte fouiller minutieusement. C'est là que l'an dernier j'avais trouvé les épipogons. Dès les premiers mètres je prends conscience de la difficulté de la trouvaille. Les épipactis qui se massaient en nombre pour saluer les randonneurs en 2016 n'y paraissent pas. Evoluant dans la forêt poussée sur les dalles recouvertes de mousse, d'où surgissent intempestivement des amanites et des bolets blâfards, boletus luridus, je retrouve assez vite l'endroit où le miracle m'était advenu l'an dernier. Rien n'y paraît... Soudain j'entends qu'on vocifère sur le chemin... C'est fou ce que nos contemporains ont du mal à évoluer, fût-ce un court instant, seuls face à eux-mêmes dans la nature.

Après avoir tourné en vain plus d'une heure sur le plateau, je m'asseois sur un rocher pour casser la croûte. Il bruine toujours et après les 39 degrés de mardi après-midi à Salies, j'ai un peu froid... Faut-il y voir l'effet magique du café chaud dans le thermos, toujours est-il que, juste au moment de reprendre mon chemin, scrutant le jardin de rocaille qui me sert de cadre, enfin je les avise... De tout jeunes pieds d'épipactis qui me donnent à penser que finalement ils sont peut-être en retard.

Le programme de l'après-midi est sportif. Mouillé pour mouillé je décide de pousser jusqu'en lisière des sapinières vers 1600 à 1700 mètres où fleurissent quelques nigritelles. Chemin faisant j'en profiterai pour visiter mes meilleurs placiers à cèpes de sapin (boletus pinophilus) car il m'est arrivé d'y en trouver dès le mois de juin. De cèpe de sapin je ne trouverai point, en revanche je note que l'activité fongique est particulièrement intense pour une fin juillet à ces altitudes. De temps en temps un bolet à pied rouge, boletus erythropus, une amanite vineuse, amanita vinosa, ou quelque russule me salue sans se décoiffer.

À la limite de la lande de pins à crochets, pinus uncinatus, les nigritelles n'étaient pas au rendez-vous. Compte tenu du brouillard qui me surplombe et du froid qui règne je décide de ne pas pousser plus haut et de redescendre par d'autres placiers à boletus pinophilus. Non sans avoir admiré cette callune, calluna vulgaris, bien trempée.

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La descente est d'autant plus malaisée que mes pieds mouillés commencent à m'en tenir grief. Il n'y a rien de plus pénible en randonnée. Cependant, le peuple de la fonge s'emploie à me divertir. Tout à coup vers 1550 mètres, en bordure d'une prairie, surgit un bel aestivalis un peu sur le retour, j'avais trouvé son ancêtre l'an dernier à la même époque, c'est le cèpe d'été le plus haut que j'aie jamais rencontré dans les Pyrénées.

Au fur et à mesure que je dévale les apparitions fongiques se multiplient, éveillant mas suspicion. Dans la pénombre qui est mon lot bolets à pied rouge, bolets à beau pied et même golmottes juvéniles dans le lointain font illusion. Et pourtant, alors que je venais de dépasser un de mes meilleurs placiers, toujours pas de cèpe de sapin.

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Et c'est à cet instant, comme je franchissais un rideau de branches de sapins que la lumière a déchiré les ténèbres... Une forme blanchâtre caractéristique dans la mousse, d'emblée je n'y crois pas, pourtant, mon regard s'accroche, je contourne un obstacle pour mieux observer, je me penche. Et là je suis pris d'une jubilation teintée d'émotion, le roi Marterouët est arrivé en Béarn, à mes pieds, le premier cèpe de Bordeaux 2017 vient de naître, un 23 juillet, record de précocité me concernant.

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Cette trouvaille change mes plans, voilà que je sors le bleu de chauffe. Je vais entre les bouquets de sapins en quête d'un ou plusieurs frères. Mais très longtemps seuls des bleus se signaleront à mon passage... Jusqu'à la découverte d'un autre poupon d'edulis, gaillard mais moisi, sous les branches basses d'un sapin.

Ma descente reprend son cours normal vers les chemins balisés. J'ai renoncé à pousser plus loin car les pieds me font de plus en plus souffrir et je dois abréger le périple.

Dans les premiers hectomètres du chemin qui me ramène vers l'étage moyen est une microstation à épipactis à petites feuilles, epipactis microphylla, découverte l'an dernier. J'y observe une halte, en vain.

Le retour vers la voiture s'opère par des chemins de débardage et des raccourcis prodigieux à travers la hêtraie. C'est là que la forêt m'honore d'un de ces joyaux, des petites troupes de guépinie en helvelle, guepinia helvelloïdes, qui trahissent le plus souvent des conditions humides.

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Un peu plus loin, alors que je dévale un raccourci étroit entre les barres rocheuses, une jeune amanite phalloïde, amanita phalloïdes, nage sur sa litière de feuilles.

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La bruine a cessé lorsque, fourbu mais heureux, je regagne ma voiture au pied de la forêt. Je remettrai le couvert sous peu pour ce qui est des fleurs et des orchidées. En attendant, pour conclusion je dirai : pas d'épipactis, pas d'épipogon, é(pi)dulis épicétout !

Adishatz !