Trois grandes pousses de cèpes au cours d'une même saison, nous en rêvions, 2011 le fit.

Au mois d'août, comme nous refermions la parenthèse de la première grande poussée de cèpes de l'année, nous nous étions laissés sur une question cruciale en suspens. Y aurait-il une seconde prolifération de cèpes lors de l'automne 2011, comme cela s'était avéré au cours d'une saison au profil similaire, en 1987, et dans une moindre mesure, en 1986 ? Après avoir exposé le point de vue de certains professionnels de Mr Cèpe, lesquels tiennent que les grandes levées estivales sont généralement suivies de piètres automnes, je vous avais fait part de mon optimisme, arguant que la précocité de cette multiplication de cèpes laisserait probablement le temps au mycélium de rassembler suffisamment de forces et de reconstituer ses réseaux en vue d'une deuxième fructification massive, fût-elle en novembre, quand les poussées invoquées par les spécialistes interviennent habituellement aux environs et après le 15 août, c'est à dire trop près de la "grande saison des champignons". De fait, 2011 a validé cette hypothèse qui tenait tout autant de l'espoir et de la poésie que de théories personnelles à l'épreuve du terrain... Mais selon un scénario tortueux propre à cette saison déjantée, et finalement ravissant. C'est que, me ralliant partiellement au sentiment des doctes, je fus comme beaucoup, agréablement surpris et pris de court par la très belle poussée des trois premières semaines de septembre, mise en gestation par les averses orageuses sporadiques de la deuxième quinzaine d'août, et avivée par les 47 millimètres de pluie délivrés entre le 1er et le 5 septembre.

Peut-être est-ce la conséquence de cet heureux contretemps, il fallut ronger notre frein jusqu'au 11 novembre, après plusieurs arrosages sporadiques infructueux courant-octobre, avant que frémît en sous-bois cette troisième et ultime pousse, la plus prolixe, dont j'avais moi-même commencé à désespérer quelque peu. Dans des conditions climatiques d'abord clémentes, puis de plus en plus dégradées d'arrière-automne nous pûmes encore vérifier que rien n'effraie vraiment le cèpe quand l'instinct de survie le somme de pousser.

Coup de froid sur la suprématie du cèpe noir.

Si ces températures limitées ne réfrénèrent guère le dynamisme de la poussée, elles modifièrent profondément sa composition, rompant avec une tendance lourde qui allait s'affermissant depuis une quinzaine d'années. Goûtant peu la fraîcheur humide des matinées de novembre, le cèpe noir, "seigneur de l'été", quoique se refaisant dans la dernière décade de novembre, s'est, temporairement du moins, effacé au profit du cèpe d'été, le "seigneur du mois de mai", moins frileux. Les modifications contraintes ou favorisées par cette ultime fructification de 2011 ne se limitèrent pas à mes seuls bois de l'Entre-deux-Gaves, ainsi, près du bassin d'Arcachon, de conversations et échanges de courriels avec mon excellent confrère Fabrice, il ressort que le cèpe de Bordeaux s'est fendu d'une fin de saison formidable.

Une poussée localement époustouflante mais dont l'enthousiasme ne s'est pas généralisé.

Ce dernier acte de bravoure de 2011, loin de les infirmer, valide les grandes tendances que nous avions assez bien cernées l'été dernier. L'éventuelle poussée tardive que j'évoquais ici dès le mois d'août a bien eu lieu mais ne s'est pas généralisée. Cela dit, nous eûmes droit à quelques ajustements. Ainsi, de rares coins restés à l'écart de la luxuriance de juillet se sont grandement rachetés en novembre. À contrario, les bas-fonds, notamment ceux orientés au nord, qui illuminèrent notre été de cèpes nombreux et splendides, ne remirent pas le couvert, refroidis par les réalias saisonnières. D'autres endroits enfin, qui s'étaient réveillés lors de la belle poussée de septembre, sont restés très en deçà de nos espérances en novembre. À ces adaptations près, les forces en présence furent les mêmes qu'en juillet : certains bois et secteurs de bois foisonnant de cèpes magnifiques et d'autres, habituellement prompts à fructifier abondamment restant étonnamment étrangers à ce banquet. 2011, année exceptionnelle et désormais anthologique, nous laisse donc sur cette interrogation essentielle aux naturalistes et passionnés de cèpes que nous sommes tous : Pourquoi cette admirable fureur de vivre qui caractérisa certaines de nos parcelles et emporta notre enthousiasme, ne se communiqua jamais à l'ensemble de nos bois ? Loin d'assener ici la moindre réponse définitive je me bornerai simplement à consigner l'observation suivante : la saison qui s'achève fait suite au déjà excellent exercice 2009 et cinq ans à peine nous séparent de l'exceptionnel 2006 qui vit même des cèpes refleurir abondamment dans des bois secondaires où ils ne s'étaient pas montrés depuis 1986. De plus en plus j'en viens donc à m'interroger quant à une possible cyclicité ou périodicité des grandes saisons, propre à certains bois et en vertu de laquelle 2011 était d'emblée vouée à être un millésime rare quoique localisé.

Du reste, la défection de certains de mes petits bois aura finalement coûté la gloire suprême à 2011 que la furia de mon bois mitoyen, stupéfiant dépositaire à lui seul de 946 cèpes, n'aura pas suffi à hisser au niveau des 1040 unités de 2006 (dont 594 dans ce même bois mitoyen). C'est bien que certains couverts secondaires, pour certains excellents, se sont effondrés, ne délivrant que 65 cèpes cette année contre 446 en 2006. Toutefois, il n'en fut pas de même partout, ainsi sous d'autres cieux tels que ceux du Bassin d'Arcachon où sévit mon confrère passionné Fabrice, les chiffres ont couronné 2011, et nettement.

Une fin de saison sans girolle ni oronges, mais avec quelques trompettes...

Ainsi que je l'ai écrit plus haut, ce mois de novembre 2011, de par ses températures limitées, a profondément modifié la composition de la poussée de cèpes, au profit du cèpe d'été. Préjudiciable au cèpe noir venu en moins grand nombre, cette fraîcheur toute relative fut d'autant plus éliminatoire pour l'oronge, peu visible au cours de l'été et qui s'était encore montrée de façon confidentielle en septembre. De la même façon, la girolle, qui me surprit très agréablement en août lorsque, Monsieur Cèpe ayant fait place nette, elle nous gratifia d'une magnifique pousse confortée par une seconde en septembre, n'a plus paru dans les bois après la mi-octobre. Finalement, seules les trompettes de la mort quoiqu'en troupes dispersées, et les habituels classiques de fin de saison, pieds-de-mouton et chanterelles en tube s'accommodèrent de ces conditions climatiques dégradées.