Lua-90

Adishatz,

Suite à certains commentaires ici-même et à d'innombrables controverses sur les médias dédiés où le vain le dispute à l'inéluctable et au passionné, je me décide enfin à apporter ma pierre et exposer mon sentiment personnel sur un des sujets les plus épineux et ardus qui agitent le mycrocosme des mycophages, petits et grands : "Que pouvons-nous dire en 2015, de l'influence des phases lunaires sur les pousses de cèpes ?"

De par ma culture familiale je fus exposé fort jeune à cette problématique sensible. La Lune étant souvent invoquée par les anciens, non seulement pour expliquer certains phénomènes ou réactions du vivant que nul ne savait rationnaliser, mais aussi pour planifier les semis ou les récoltes et même comme auxiliaire de contraception au sein du couple. Je me souviens d'un vendredi soir de septembre 1986, alors qu'une pousse de cèpes exceptionnelle défrayait la chronique depuis le début du mois, où, lors d'un bref détour par la cuisine de mes grands-parents, histoire de montrer fièrement mes prises du jour, ma grand-mère Nancie m'invita à consulter le calendrier accroché au mur, et sur lequel on pouvait lire que la nuit suivante serait de pleine Lune. Et mon aïeule, reprenant sans en être convaincue les théories ancestrales des environs, d'augurer une levée faramineuse dans les bois. Ce à quoi je n'avais pu opposer qu'un scepticisme d'autant plus modéré que la prophétie vendait du rêve à l'adolescent que j'étais. De fait la nuit du vendredi 26 au samedi 27 septembre 1986 fut fort douce, sous l'empire d'un léger vent de sud. Le lendemain, de retour du collège, je découvris mes bosquets comme jamais je ne les avais vus ni ne les ai revus : des cèpes absolument partout, pieds comme des verres, chapeaux comme des bols jusque sur des placiers où j'avais laissé la terre nue la veille au soir. Certaines places habituellement improductives et qui n'on plus produit depuis s'étaient couvertes de cèpes par dizaines...

Un peu plus tard en 1993 et 1996, dans le courant d'automnes sinistrés par les pluies froides et les vents maritimes de Nord-Ouest, où aucun cèpe ne paraissait, je fus intrigué par l'avènement de quelques spécimens en bordure des bois, courant-octobre, quatre à cinq jours après la pleine Lune. Il faut dire que dans les deux cas, le "changement" de Lune avait coïncidé avec une bascule des vents au sud et un redoux de 5 bons degrés.

Fort de ces observations personnelles, un temps je me suis amusé avec les moyens qui étaient les miens à étudier une éventuelle corrélation entre les phases lunaires et les pousses de cèpes, via les séquences climatiques. Si l'on arrivait à démontrer que les phases lunaires impactent le temps qu'il fait sur Terre, on pourrait difficilement nier un effet de notre satellite sur la vie des cèpes. Il est vrai qu'à l'époque, Mémé Nancie était persuadée de l'idée que le temps changeait souvent radicalement avec la Lune, notamment la pleine. Et deux ou trois orages spectaculaires survenus la nuit ou le lendemain d'une pleine Lune étaient venus abonder cette théorie très répandue dans le pays. De fait, mes relevés météorologiques personnels m'ont très vite mis au fait que non seulement le temps ne changeait pas toujours avec la Lune, mais encore que ce changement pouvait être castrateur d'une pousse lorsque la phase lunaire coïncidait avec une bascule en flux de nord ou nord-ouest, froid et humide.

De toute évidence, un impact indirect des cycles de la Lune sur les processus du cèpe, via la météo, semble très difficilement vérifiable si ce n'est inexistant. Or c'était celui qui me semblait le plus plausible. Aujourd'hui le débat perdure et tourne un peu à vide entre les spécialistes scientifiques du cèpe qui ne peuvent dire plus que ce que leurs instruments mesurent et attestent, et les tenants de la croyance, qui parfois dans l'obscurantisme le plus borné ne veulent pas en démordre. Les premiers se limitent à dire qu'aucune tendance significative ne se dégage de leurs statistiques et graphiques soignés. Les seconds campant presque toujours sur les croyances et convictions personnelles, le plus souvent dans la plus grande approximation car étayées par aucune ébauche de preuve ou chiffres tangibles, et poussant si besoin la mauvaise foi jusqu'à faire dire aux données des premiers ce qui les arrange.

Aujourd'hui cela fait belle lurette que je ne me réfère plus aux phases lunaires pour planifier mes cueillettes de cèpes. Et j'ai la naïveté de penser que ceux qui veulent y croire et que j'écoute toujours fort respectueusement, prennent le risque de passer souvent à côté de fort belles pousses. En ce qui me concerne, le temps qu'il fait, celui des jours et semaines précédents et la température du sol, tout sujet dont je traiterai ici ultérieurement, me sont des indicateurs bien plus précieux dans la quête du cèpe. À vrai dire, je n'aurai pas la prétention de trancher la question initiale, peut-être un jour la science avec de nouveaux instruments, saura nous en dire davantage sur le sujet. Et je ris d'avance à l'idée que beaucoup risquent d'être insatisfaits, la réalité souvent complexe pouvant s'avérer nettement plus nuancée et fade que la croyance.