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Adishatz,

Longtemps j'ai ressassé avant d'inventer un titre à cette ultime chronique de la saison. L'année qui s'achève n'a pas de précédent dans l'histoire connue de l'humanité et j'espère que nous saurons faire en sorte qu'elle reste une exception, une anomalie, une souillure sur la frise chronologique que l'on donnera un jour à étudier à nos descendants. Nousautres épris de nature, de grands espaces et de liberté avons, ce me semble, payé extrêmement cher la folie de notre temps que beaucoup d'entre nous n'ont pas attendu ce virus dramatisé pour dénoncer. On nous a confisqué notre si cher printemps des morilles, des mousserons, notre fin de saison des cèpes a tourné court. À la lumière des connaissances actuelles il n'y a aucune espèce de justification pour qu'il en soit de même dans quelques mois...

... À vrai dire, bien avant le confinement strict de la deuxième quinzaine de mars, mon hiver qui n'eut rien de routinier, m'avait déjà donné à penser que nous approchions d'une dimension inconnue de l'espace-temps et du climat, une bonne partie du mois de janvier étant occupée à débiter les branches cassées et les arbres abattus par les tempêtes de novembre et décembre, avant que de nouvelles tempêtes, fin-février début-mars, encore plus violentes, ne viennent sectionner ma ligne téléphonique que les techniciens avaient réparée provisoirement en début d'année. Dans ce contexte la découverte de rares consoles de pleurotes en huître dans les bois qui jouxtent ma maison fin-janvier constitue le seul évènement fongique notable dans une basse-saison bien atone sur ce plan, car la grande douceur ne plaît pas aux espèces hivernales.

De la fin-février à la mi-mars, alors que pris dans une surenchère tout aussi infernale que délirante, le tout Paris politico-médiatique propageait déjà la rumeur d'un confinement qui allait crescendo au fil des jours, planant comme une lourde menace au-dessus de notre refuge fongique, j'ai encore pu jauger l'allant très poussif de la saison des pézizes écarlates et surtout celui très inégal des pézizes veinées (très discrètes dans certaines stations, abondantes dans d'autres) qui donne souvent une indication quant à la tenue des morilles qu'elles ont dans leur sillage.

Après le 16 mars c'est au prix de la clandestinité, en l'occurrence de longues marches au fin-fonds de grands bois perdus à des kilomètres de toute présence humaine, que j'ai pu sacrifier au rituel des visites à ma morillère secrète, unique accès raisonnable au spectacle printanier de la pousse des mitres dans les arribères béarnaises.

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La pousse fut aussi précoce que brève, écourtée comme trop souvent par les premiers coups de chaud d'avril. Les quatre premières, toute petites, m'apparurent le 20 mars par un bel après-midi ensoleillé, la quête étant d'autant plus ardue que de nombreux arbres abattus par les tempêtes gisaient au beau milieu des meilleurs placiers. Ma visite du 3 avril, au faîte de la pousse, fut sanctionnée par la découverte de 15 nouvelles morilles, auxquelles s'ajoutèrent deux retardataires, le 10. Avec 21 morilles on se situe dans l'étiage de ces dernières années, un placier très généreux ne suffisant pas à compenser la défaillance de trois autres, prolixes à l'accoutumée, en attendant, un jour peut-être, l'avènement de nouveaux arbres à manne.

Bien plus que les morilles et dans la continuité des dernières saisons, les divins mousserons furent extrêmement rares en plaine, 4 misérables vieux sujets m'apparaissant sous un chêne le 6 mai.

Une semaine plus tard, le confinement étant levé, notre saison des morilles connaîtrait enfin un rebond en altitude, dans la hêtraie-sapinière. Il était plus que temps, car comme nous le redoutions, nous découvrîmes essentiellement des vestiges de la pousse hâtée par les températures élevées à l'instar de la plaine, et pour consolation, quelques jolies morilles coniques étonnamment jeunes. Les hygrophores de mars, à quelques spécimens près, avaient déjà fait leur temps et les premiers bouchons de cèpes de sapin commençaient à prendre place. Outre la liberté retrouvée, le principal motif de satisfacion de ces sorties champignons de mai et juin 2020 en montagne furent les mousserons, particulièrement abondants grâce aux pluies fréquentes, contrairement à leurs homologues de plaine. Malgré cette légère déconvenue du 13 mai, une deuxième ascension "morilles" fut programmée le 21 mai, et cette fois, à la force des mollets, nous finîmes par rattrapper la pousse finissante qui avait atteint la limite de la forêt pyrénéenne, quelques ultimes mitres foncées pour clôturer une saison bien particulière. Ce même jour, et au cours des deux sorties suivantes, jusqu'au 6 juin, nous ne trouvâmes plus que de très beaux cèpes de sapins, en assez grand nombre.

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Fort heureusement, les cèpes n'ont pas attendu la fin du mois de mai ni le déconfinement du 11 pour se montrer en plaine. Dès le 9, les 4 premiers aestivalis étaient en vue sous les châtaigniers. Le début de saison s'avéra prometteur, les trouvailles, à l'unité mais pas toujours, se poursuivant au cours des jours et semaines suivantes jusqu'au 5 juin malgré l'épisode de chaleur et de sécheresse survenu fin-mai, lequel favorisa sans doute l'apparition des premiers cèpes noirs le 1 er juin.

Et comme cette période chaude se solda par plusieurs passages pluvio-orageux consistants, les cèpes se remirent en train dès le 14 juin, une véritable pousse estivale se mettant en place à compter du 18, atteignant son maximum entre le 22 et le 26, tandis qu'un peu partout dans les bois pointaient les girolles que des conditions humides et modérément chaudes favorisaient.

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Avant que les températures ne deviennent trop chaudes et que l'eau ne commence à manquer en surface, sur la lancée de juin, jusqu'au 27 juillet, sans atteindre les records de certaines années de la décennie, l'été 2020 ne s'est pas montré avare en cèpes, 1 à 4 sujets agrémentant presque quotidiennement mes promenades dans les bois. Cette même période confirma les bonnes dispositions des girolles même si elles ne furent peut-être pas aussi nombreuses que les étés précédents. Et pour la première fois depuis fort longtemps le 12 juillet vit une oronge devancer l'appel de la fête nationale.

La survenue et l'installation des chaleurs caniculaires à partir de la dernière décade de juillet a porté un sévère coup de frein à l'allant fongique. Entre le 27 juillet et le 29 août, laps de temps qui sépare ma dernière trouvaille d'un cèpe refermant l'entame de saison de la première annonçant le grand virage vers l'automne, seules une poignée d'oronges et un bolet appendiculé auront bravé la fournaise.

Un premier prodige est advenu en première quinzaine de septembre, en dépit de températures encore très élevées. Un soir, j'étais parti marcher par les chemins de mon pays pour entretenir ma condition physique, quand, au sortir d'un virage, à même l'argile dénudé par les ruissellements d'anciennes averses, je tombe nez à nez avec un chapelet de cèpes noirs, plus d'une vingtaine, les derniers plus petits qu'une bille et les plus âgés rondouillets comme des bols. Passé l'émotion et l'étonnement devant pareil spectacle à un endroit aussi fréquenté, très vite je cherche à expliquer. Tout me semblait si sec, tellement chaud. Et puis, je repense à ce bel orage du 21 août, particulièrement généreux dans les localités de mon territoire. C'est sans aucun doute à lui que revient la paternité de ces têtes de nègre aussi magnifiques qu'inattendus.

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Sauf que je n'étais pas au bout de mes surprises... En fait de paternité l'orage du 21 août avait frayé un peu partout là où la configuration des lieux permettait une meilleure régulation de l'humidité et des températures. Et non seulement les cèpes noirs ont continué à sortir ici et là, généralement en petit nombre, jusqu'au 10 septembre, reparaissant même à deux reprises au bord du chemin où j'avais trouvé les premiers, mais surtout, cette première quinzaine fut marquée par une impressionnante pousse d'oronges, comme je n'en avais plus vu depuis des décennies. Les belles formant des rondes magnifiques dans les bois. À un spécimen près, les aestivalis ont été exclus de cette pousse de fin d'été. Les sols étant trop chauds pour eux, comme pour de très nombreuses espèces.

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De toute évidence, l'activisme des cèpes noirs, quoique localisés, et surtout celui des oronges, légitimaient les plus folles espérances pour la suite et la fin de la saison. Les sols étaient très chauds, la terre profondément entaillée par la sécheresse, le peuple des bois avait le gosier sec. Et pourtant les séquences météorologiques suivantes nous ont un temps interrogés et même fait craindre le pire. Pas tant l'ultime vague de chaleur caniculaire survenue à la mi-septembre, on sait que la chaleur, si elle est suivie de bonnes pluies, travaille à notre bonheur, que l'impact des abats d'eau extrêmement froids, déboulant directement du pôle nord, intervenus entre le 24 et le 26, puis début-octobre. Si un apport d'eau froide est indispensable au fameux choc thermique, l'occurrence d'un bombardement d'eau glacée étalé sur plusieurs jours était un cas de figure sans équivalent ces dernières décennies et, un temps j'ai redouté que la saison des cèpes ne s'en relevât pas. La chose étant d'autant plus rageante que dès le premier octobre, les premiers bolets générés par les orages modérés ayant éclaté à partir du 18 septembre sortaient joliment.

Fort heureusement les canicules estivales avaient emmagasiné dans le sous-sol d'énormes réserves de chaleur et les douches glacées de fin-septembre et début-octobre n'ont fait que ramener les températures à des niveaux très convenables pour nos chères têtes noires et rousses, et les oronges que nous retrouverions en assez grand nombre après la mi-octobre en sont la meilleure preuve. La pousse qui montait sensiblement en puissance dans les tout premiers jours du mois a fini par exploser littéralement le 9, levant les derniers doutes. Elle ne se calma que très relativement et très progressivement à partir du 16, mais avant cette date, le spectacle des sous-bois fut exceptionnel, des cèpes thermophiles partout, des dizaines de sujets le plus souvent magnifiques dans nombre de mes placiers qui les délivraient habituellement à l'unité. Cette fois, les aestivalis ont eu leur revanche. Et jusqu'au 27 octobre, je trouvais encore une bonne dizaine de cèpes quotidiens à quelques centaines de mètres de mon repaire.

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Les Marteroets ou cèpes de Bordeaux, dont la biologie diffère quelque peu de celle de leurs cousins, essentiellement en ce qu'ils sont moins thermophiles, n'ont pas attendu bien longtemps pour prendre part à la fête. Dès le 8 octobre je trouvai mes premiers. Leur pousse fut tout aussi exceptionnelle que celle des aereus et des aestivalis, avec un maximum entre le 15 et le 20. Pour ma plus grande joie de nouveaux placiers jusque là présumés se révélèrent à cette occasion.

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Curieusement, la pousse des Marteroets a décliné tout aussi vite qu'elle était montée en dernière décade d'octobre et n'a pas survécu à celle des deux thermophiles. Et ce cèpe n'est pas revenu dans le courant d'un arrière-automne vraisemblablement redevenu trop sec et trop doux pour lui, hormis deux jolis exemplaires trouvés le 23 novembre. Bien au contraire, dans le courant de ce mois de novembre et plus particulièrement à partir du 11, alors que foisonnaient les trompettes des morts et les chanterelles cendrées, ce sont les cèpes d'été qui ont refait surface, se fendant d'une belle petite pousse jusqu'au 18, suffisamment pour que 2020 se hisse au deuxième rang des saisons des cèpes des trente dernières années. On a même vu quelques bouchons d'aereus mais l'affaire a tourné court.

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À l'heure où je rédige les clitocybes géotropes ont été assez rares, sans doute pour les mêmes raisons que les Marteroets. Mon dernier coup d'éclat fut la découverte de quelques girolles sur un talus vers Orion, mi-décembre, lesquelles s'étaient déjà timidement remontrées au moment de la grande pousse d'octobre. Pour la première fois depuis bien longtemps la saison des cèpes n'a pas vu les vacances de Noël ni même le mois de décembre. Tout le lustre du millésime repose donc sur quelques semaines d'une intensité sans précédent juste avant le tournant de la Toussaint. Pour l'année qui s'ouvre je forme le voeu que plus rien ne vienne s'interposer entre nous et notre passion de la nature et de ses merveilles.

Adishatz !