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Adishatz,

Sur mon chemin de mycophile passionné, soucieux des équilibres naturels et du bien-être de ces créatures aussi fascinantes qu'éphémères et qui sont mes objets d'étude favoris, j'ai traversé des saisons de tout acabit, des années blanches où presque rien ne pousse et tous se lamentent aux années d'abondance et de multiplication où le mycélium dans sa fureur de vivre formerait ses carpophores sur le toit d'une voiture pour peu qu'on laissât cette dernière plusieurs jours sous un arbre. Des saisons d'une médiocrité métronomique aussi, totalement prévisibles et sans éclat, et qui font qu'on soupire d'aise en considérant qu'on pourra bientôt se tourner vers la suivante. 2018 ne se rattache à aucune de ces catégories mais emprunte tout à tour à chacune.

L'hiver 2017-2018 a vu très peu de champignons, surtout que le froid a déboulé en février. Cela fait plusieurs années que je m'inquiète de la raréfaction des espèces hivernales dans mes terres, notamment les pézizes écarlates qui étaient plus nombreuses dans les zônes humides au début des années 2000. Mais également les pézizes veinées, disciotis venosa, dont les cupules juvéniles apparaissent parfois fin-janvier ou début-février. Tous ces ascomycètes me semblent en régression inquiétante et bien plus que les éventuels méfaits de la pollution, je crains que le réchauffement climatique en soit la cause.

La teneur de la saison des morilles, du moins dans mon terroir, semble étroitement liée à celle de la saison des pézizes veinées et des morillons, plus capricieux. Les premières morilles communes me sont apparues le samedi 24 mars dans ma petite morillère à l'écart du monde. Leur pousse s'est étalée sur un peu plus d'un mois, les dernières se signalant le 18 avril, et s'est avérée bien faible, 36 morilles seulement, renouant avec l'indigence qui est le lot de la plupart des saisons de la décennie, alors que 2017 avait marqué un regain. Je me demande combien de temps il me reste à admirer des morilles sur mon territoire de prospection, pas tant que les années défilent à mon compteur mais plutôt que les effectifs de mitres déclinent au fil des printemps.

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Quelques jours après les morilles, le 2 avril, j'ai vu poindre le premier mousseron vers Burgaronne. La campagne du divin bossu s'est avérée d'une indigence rare, achevée le 28 avril je ne totaliserai que 9 sujets.

C'est aussi dans les derniers jours du mois d'avril que près des sapins et des sources du Très Haut Béarn, mes acolytes nayais et moi-même, tout juste descendus de l'avion qui nous ramenait d'un séjour inoubliable en Alsace, avons débuté notre saison des morilles coniques et des hygrophores de mars 2018. Tout s'accorde pour dire que la forte pluviométrie et les températures douces de ce printemps ont favorisé un millésime exceptionnel de par son intensité et sa durée. Chaque nouvelle sortie en altitude jusqu'au coup de chaleur fatal de la mi-juin fut agrémentée de trouvailles en nombre et de la découverte de nouveaux placiers, toujours plus haut, toujours plus loin.

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Et pour faciliter notre deuil des morilles coniques et des hygrophores, après le 20 juin, une remarquable pousse de cèpes de sapins pourpre-grenat leur emboita le pas.

L'enthousiasme suscité par nos exploits en montagne n'avait d'égal que la morosité générée par l'entame de la saison des cèpes en plaine. Si les tout premiers cèpes d'été n'ont pas tardé à se montrer, dès le 8 mai, j'ai bien vite pris conscience que le démarrage était très en deçà des années précédentes. Les trouvailles étaient très espacées, en très petit nombre, trop de pluie et manque de chaleur sans doute, tant et si bien qu'au 18 juin je n'avais trouvé que 9 bolets dans mes bois familiers, guère plus en élargissant à des sylves plus lointaines.

Le cèpe du 18 juin était bien isolé, unique rescapé du déluge du 11 au 13 juin, et il a fallu attendre le 29, après quelques jours de chaleur et de temps ensoleillé, pour voir ressortir quelques cèpes à l'unité. Deux jours plus tard sortait enfin le premier cèpe noir de la saison tandis qu'un peu partout les placiers à girolles que ce temps chaud et humide avantageait commençaient à se parer de jaune, prélude à un mois de juillet et à un début de mois d'août de très bonne tenue concernant ce champignon, l'automne le serait nettement moins.

Alors que la saison des cèpes 2018 siestaillait à l'ombre de ses devancières, se bornant à quelques trouvailles sporadiques et souvent espacées de plusieurs jours, l'orage de grêle du 1er juillet et les pluies des premiers jours du mois l'ont contrainte à monter en puissance à partir du 12 juillet. Une petite pousse est advenue du 12 au 16 juillet, puis une seconde à peine plus significative aux alentours du 24. D'une manière générale les trouvailles journalières atteignaient rarement les cinq doigts d'une main mais étaient régulières, se circonscrivant à une infime partie de mes placiers jusqu'aux derniers jours du mois d'août. Etonnamment c'est alors que la chaleur et la sécheresse commençaient à prendre pied pour de bon qu'on les a vus sortir sur les crêtes.

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Quelques jours auparavant, le 23 août, je trouvai enfin mes 3 premières oronges. Leur arrivée tardive avait dans son sillage une bien triste saison, 34 amanites des césars en tout et pour tout cette année, majoritairement trouvées en septembre, les dernières le 17 octobre, au démarrage de la grande pousse des cèpes.

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Un épisode orageux intervenu en première décade de septembre a généré une petite pousse de cèpes, qui selon mes sources fut un peu plus importante localement à la faveur d'arrosages plus copieux. Elle a sévi du 14 au 28, malmenée par la chaleur et la sécheresse des premières semaines de l'automne.

Finalement, alors que la perplexité était de mise, les épisodes de fortes pluies de la première quinzaine d'octobre ont débloqué la situation. La pousse de cèpes tant attendue a bien eu lieu, à partir du 17 octobre. Pas le tsunami de bolets dont on a pu parler certaines années, mais bien assez pour qu'au moins une fois tout le monde en trouve un peu en 2018. Curieusement les Marteroets ou cèpes de Bordeaux ont été les premiers à se montrer, cette espèce fut la principale source de satisfaction dans mes terres, poussant pendant plus d'un mois en quantité. Les cèpes thermophiles, aestivalis et aereus furent moins à leur avantage, se montrant principalement du 22 octobre aux tout premiers jours de novembre avant de déserter. Si de jolies trouvailles furent réalisées sous tel ou tel arbre, de nombreux placiers n'en ont pas vu un seul et nombre de chercheurs rencontrés faisaient un peu grise mine. Il n'en demeure pas moins que cette pousse tardive permet à la saison de se retirer sur une note plus positive.

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Après le 15 novembre les effectifs de Marteroets, restés seuls en piste, ont décliné très rapidement jusqu'à disparition complète le 2 décembre. Pour la première fois depuis le début de la décennie, les fêtes de fin d'année n'ont pas vu le moindre cèpe frais, et faut-il y voir un lien, la saison des géotropes et des pleurotes en huître s'avère très indigente. Seules les trompettes de la mort ont bien traversé ce funeste mois de décembre.

Sur un plan personnel je retire un sentiment heureux de cette année fongique 2018 car en m'y prenant plus en amont j'ai pu pousser plus loin la validation de certaines théories concernant le Marteroet. Quel bond en avant depuis la journée épique du 25 novembre 2017 et mon article sur "le Troisième cèpe ou des cèpes de soustrage de Mémé Nancie" auquel je vous renvoie !

Satisfaction aussi en constatant que les travaux d'amènagement de mes parcelles boisées et en reboisement, en association avec la nature commencent à porter leurs fruits et que les cèpes prennent de plus en plus leurs aises dans la propriété familiale. 63 trouvailles cette saison, dont 7 aereus, les chiffres progressent, vertigineusement quand on se souvient qu'en 2011, pourtant année mirifique, je n'avais trouvé qu'un cèpe dans mon bois (mais c'était le premier).

Au sujet de l'indigence de la première partie de la saison des cèpes, elle est à mettre sur le compte des trop grands excès de pluie et du manque de chaleur et d'ensoleillement de la fin du printemps et du début de l'été. La chose a été maintes fois observée par le passé et les anciens m'en avaient bien prévenu : les belles saisons trop pluvieuses et insuffisamment chaudes font rarement le bonheur des chercheurs de cèpes. Mais l'automne 2018 nous a montrés aussi que quelques semaines de beau temps chaud, même tardives, peuvent suffire à sortir le mycélium de sa dormance.

Enfin, la cessation rapide et définitive d'activité du mycélium de Marteroets, début décembre, alors que les conditions climatiques restaient très convenables, ne manque pas d'interroger le naturaliste. Probablement le mycélium avait-il amplement fait son affaire et s'est endormi d'épuisement. Il m'a été donné de lire dans des articles de spécialistes ou sur le Net, quelques théories intéressantes allant dans ce sens. N'oublions jamais que les cèpes poussent d'autant mieux que le mycélium en éprouve le besoin ou l'urgence, jamais l'envie. Ce qui explique d'ailleurs pourquoi nous observons parfois des conditions climatiques très favorables "aux champignons" dans la durée et paradoxalement, nos paniers restent vides.

Voilà, en l'état, tout ce qu'il me semblait intéressant de vous narrer sur le compte de 2018, une saison fongique atypique, longtemps boudeuse, crispante en entrant dans l'automne, mais à bien des égards intéressante et riche.

Adishatz.