Adishatz,

Après un bon mois employé en plaine entre l'entretien de la propriété familiale, le jardinage et les cèpes qui poussent joliment dans les bois j'ai mis à profit cette rare journée prévue sans pluie de la période pour opérer ma première grande randonnée des vacances dans le massif de la Pierre Saint Martin. L'objet principal de cette ascension était la botanique et plus particulièrement les orchidées car le mois d'août approchant les nigritelles devaient être en pleine floraison et les épipactis et épipogons ne sauraient tarder.

La traversée de la hêtraie en voiture avant le lever du soleil me donna à comprendre que le mois de juillet 2017 était pour le moins maussade dans les premiers contreforts des Pyrénées béarnaises. Les infatigables bruines coulissant le long des montagnes avaient mis en déroute les derniers touristes qui à cette époque de l'année campent parfois près des torrents en bord de route.

À peine descendu de mon véhicule et promptement équipé pour l'excursion, je décide de rendre une visite de courtoisie à un hêtre que j'affectionne particulièrement de l'autre côté du chemin. Je sonde les abords de l'arbre et c'est à peine si je le distingue dans la pénombre dégoulinante, un cèpe, un joli cèpe d'été comme souvent à cet endroit. Il m'attendra dans le coffre jusqu'au soir...

Les torrents de fonte et de crue coulent encore des derniers orages mais je parviens à traverser sans trop d'encombre. Un peu partout des chapeaux de champignons se signalent, signature d'une activité mycélienne déjà intense en dessous de 1000 mètres. Un deuxième cèpe d'été, puis un troisième et quelques girolles de taille tapisseront ma musette avant cette limite supérieure.

Et là, ce que je constate commence à m'intriguer... Je parcours des stations où les épipactis hélleborine et atrorubens étaient en grand nombre en août 2016 et aucun pied, fût-il minuscule, ne ressort du paysage. Mauvaise année ? Simple retard ? Je verrai bien dans les autres stations.

M'en tenant à mon plan de randonnée initial j'entreprends de gagner les plateaux et les prairies d'altitude par l'improbable talweg d'un cours d'eau partiellement souterrain, à travers le karst. Il n'y a pas de chemins, pas de sentier, juste des palliers à franchir avec de temps en temps des traces laissées par les vaches qui sont incontestablement les plus grandes connaisseuses de la forêt. Cette manoeuvre qui ne présente pas de difficulté particulière autre que la pente me permet de gagner un temps précieux sur le programme de la journée. Et c'est l'occasion d'admirer au pied d'un sapin un jeune sparassis lamineux, sparassis laminosa.

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En moins d'une heure d'ascension j'atteins le premier écosystème qui me semblait intéressant ce jour : une prairie en lisière de la forêt que traverse un canevas de ruisseaux et de sources. La prospection s'avère décevante, ici tout n'est que bruyère et chardons laineux voutés dans les brumes d'altitude.

Je regagne la forêt par un chemin taillé dans le karst qui conduit à la prairie. Outre les épipactis, c'est dans ce biotope particulier que je suspecte fortement la présence fantomatique de l'épipogon sans feuille, epipogium aphyllum, dont j'avais découvert 2 pieds le 12 août 2016 non loin de là. Ni épipogon, ni épipactis, très peu de fleurs pour tout dire, la forêt est plongée dans une obscurité ténébreuse et cela fait belle lurette que mes chaussures et pantalons sont trempés. Je commence à maugréer contre Météo France dont les dernières cartes laissaient espérer un temps sec et des éclaircies. Et ce d'autant plus que j'avais embarqué 2,5 kg de matériel photographique dans le sac à dos... qui ne me seront de fait d'aucune utilité.

Loin de me décourager je poursuis le chemin de randonnée à travers le karst et peu avant 11h du matin j'aborde un plateau que je compte fouiller minutieusement. C'est là que l'an dernier j'avais trouvé les épipogons. Dès les premiers mètres je prends conscience de la difficulté de la trouvaille. Les épipactis qui se massaient en nombre pour saluer les randonneurs en 2016 n'y paraissent pas. Evoluant dans la forêt poussée sur les dalles recouvertes de mousse, d'où surgissent intempestivement des amanites et des bolets blâfards, boletus luridus, je retrouve assez vite l'endroit où le miracle m'était advenu l'an dernier. Rien n'y paraît... Soudain j'entends qu'on vocifère sur le chemin... C'est fou ce que nos contemporains ont du mal à évoluer, fût-ce un court instant, seuls face à eux-mêmes dans la nature.

Après avoir tourné en vain plus d'une heure sur le plateau, je m'asseois sur un rocher pour casser la croûte. Il bruine toujours et après les 39 degrés de mardi après-midi à Salies, j'ai un peu froid... Faut-il y voir l'effet magique du café chaud dans le thermos, toujours est-il que, juste au moment de reprendre mon chemin, scrutant le jardin de rocaille qui me sert de cadre, enfin je les avise... De tout jeunes pieds d'épipactis qui me donnent à penser que finalement ils sont peut-être en retard.

Le programme de l'après-midi est sportif. Mouillé pour mouillé je décide de pousser jusqu'en lisière des sapinières vers 1600 à 1700 mètres où fleurissent quelques nigritelles. Chemin faisant j'en profiterai pour visiter mes meilleurs placiers à cèpes de sapin (boletus pinophilus) car il m'est arrivé d'y en trouver dès le mois de juin. De cèpe de sapin je ne trouverai point, en revanche je note que l'activité fongique est particulièrement intense pour une fin juillet à ces altitudes. De temps en temps un bolet à pied rouge, boletus erythropus, une amanite vineuse, amanita vinosa, ou quelque russule me salue sans se décoiffer.

À la limite de la lande de pins à crochets, pinus uncinatus, les nigritelles n'étaient pas au rendez-vous. Compte tenu du brouillard qui me surplombe et du froid qui règne je décide de ne pas pousser plus haut et de redescendre par d'autres placiers à boletus pinophilus. Non sans avoir admiré cette callune, calluna vulgaris, bien trempée.

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La descente est d'autant plus malaisée que mes pieds mouillés commencent à m'en tenir grief. Il n'y a rien de plus pénible en randonnée. Cependant, le peuple de la fonge s'emploie à me divertir. Tout à coup vers 1550 mètres, en bordure d'une prairie, surgit un bel aestivalis un peu sur le retour, j'avais trouvé son ancêtre l'an dernier à la même époque, c'est le cèpe d'été le plus haut que j'aie jamais rencontré dans les Pyrénées.

Au fur et à mesure que je dévale les apparitions fongiques se multiplient, éveillant mas suspicion. Dans la pénombre qui est mon lot bolets à pied rouge, bolets à beau pied et même golmottes juvéniles dans le lointain font illusion. Et pourtant, alors que je venais de dépasser un de mes meilleurs placiers, toujours pas de cèpe de sapin.

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Et c'est à cet instant, comme je franchissais un rideau de branches de sapins que la lumière a déchiré les ténèbres... Une forme blanchâtre caractéristique dans la mousse, d'emblée je n'y crois pas, pourtant, mon regard s'accroche, je contourne un obstacle pour mieux observer, je me penche. Et là je suis pris d'une jubilation teintée d'émotion, le roi Marterouët est arrivé en Béarn, à mes pieds, le premier cèpe de Bordeaux 2017 vient de naître, un 23 juillet, record de précocité me concernant.

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Cette trouvaille change mes plans, voilà que je sors le bleu de chauffe. Je vais entre les bouquets de sapins en quête d'un ou plusieurs frères. Mais très longtemps seuls des bleus se signaleront à mon passage... Jusqu'à la découverte d'un autre poupon d'edulis, gaillard mais moisi, sous les branches basses d'un sapin.

Ma descente reprend son cours normal vers les chemins balisés. J'ai renoncé à pousser plus loin car les pieds me font de plus en plus souffrir et je dois abréger le périple.

Dans les premiers hectomètres du chemin qui me ramène vers l'étage moyen est une microstation à épipactis à petites feuilles, epipactis microphylla, découverte l'an dernier. J'y observe une halte, en vain.

Le retour vers la voiture s'opère par des chemins de débardage et des raccourcis prodigieux à travers la hêtraie. C'est là que la forêt m'honore d'un de ces joyaux, des petites troupes de guépinie en helvelle, guepinia helvelloïdes, qui trahissent le plus souvent des conditions humides.

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Un peu plus loin, alors que je dévale un raccourci étroit entre les barres rocheuses, une jeune amanite phalloïde, amanita phalloïdes, nage sur sa litière de feuilles.

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La bruine a cessé lorsque, fourbu mais heureux, je regagne ma voiture au pied de la forêt. Je remettrai le couvert sous peu pour ce qui est des fleurs et des orchidées. En attendant, pour conclusion je dirai : pas d'épipactis, pas d'épipogon, é(pi)dulis épicétout !

Adishatz !