Jeune cèpe de Bordeaux et son lit de feuilles, le 24 décembre 2014

Adishatz,

La gelée à -7 degrés qui blanchissait mes coteaux ce matin a signifié la fin de la saison des champignons 2014 en revêtant de son linceul les infimes espoirs de trouvailles que je nourrissais encore, légitimement. L'edulis trouvé le 24 décembre près d'une localité voisine restera donc le dernier d'une inépuisable et prodigieuse campagne initiée le 23 avril par la découverte des tout premiers aestivalis et que rien jusque là ne laissait présager.

Les hivers doux ne sont pas du goût de la plupart des mycophiles car d'ordinaire ils entrainent la misère fongique dans leur sillage. L'expérience nous dit que pour que le champignon pousse il faut que le mycélium ait été malheureux. Et ceci vaut pour la majorité des espèces comestibles prisées du grand public. C'est dire si après nous avoir éprouvés nerveusement, l'hiver 2014-2015, parmi les plus indolents des quarante dernières années, nous a laissés profondément perplexes, pour ne pas dire défaitistes.

Le printemps des morilles et des mousserons 2014 n'aura pas oeuvré à remonter le moral des troupes, c'est le moins que l'on puisse écrire. Il y a bien eu un joli mousseron précurseur début février, sous le déluge incessant, mais la saison de plaine s'avèra famélique qui n'excèda pas une quinzaine de jours, entre le 1er et le 15 avril et n'offrit que de rares sujets isolés. Toutes mes mousseronnières n'ont pas produit cette année. Dans ce contexte d'indigence insigne, il convient de mettre en lumière le joli coup du 14 avril, un bon kilogrammes de calocybes splendides dans l'herbe et les orties non loin d'une petite route.

J'ai longtemps cru que les morilles ne se montreraient même pas en plaine cette année, après une saison 2013 elle-même sinistrée. Finalement, peu avant la mi-avril, ma persévérance me donna d'éviter la bredouille, mais les cinq doigts d'une main suffisaient presque à les compter toutes. Et j'incline fortement à penser que beaucoup n'ont pas vu la moindre mitre en dessous de 200 mètres d'altitude cette saison. Déjà qu'elles étaient en très petit contingent, les morilles ont rapidement gagné les vallées des gaves de montagne, chassées par la chaleur.

Là encore, le millésime 2014 restera dans les annales, mais pour les pires raisons : très peu voire pas de morilles et pousse systématiquement écourtée par des conditions météorologiques assez sèches mais surtout trop chaudes. J'eus tout de même l'heur de découvrir près de deux cent sujets concentrés sur quelques mètres carré, le 15 avril vers 400 mètres d'altitude, petit moment de jubilation dans une campagne bien morose. Dès la fin du mois d'avril les morilles sortaient déjà vers 600 mètres d'altitude et début mai, nous en trouvâmes au-dessus de 800 mètres, toujours en petits comités, avec un bon mois d'avance sur les temps de pousse médians.

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C'est donc dans ce contexte de printemps des morilles et des mousserons bâclé et sinistré que jaillit la première étincelle de la saison fongique 2014, la découverte des tout premiers aestivalis le 23 avril, sur une allée de chênes copieusement ensoleillée, près d'un village de la vallée du gave d'Oloron. Il est vrai que le retour du soleil dès le début du mois de mars, avec des températures en hausse, en avait alerté plus d'un que le démarrage pourrait finalement être précoce. Il n'en demeure pas moins que cette trouvaille, à deux jours de mon record personnel de précocité de 2011, par l'enthousiasme qu'elle souleva, défia l'empire du pessimisme enkysté dans l'air du temps.

 

Jeune cèpe d'été sur un tertre...

 

Dans les jours et les semaines qui suivirent, les valeureux cèpes ne laissèrent pas le temps au doute et au pessimisme de refaire leur nid dans les esprits. De nouveaux aestivalis joliets pointaient un peu partout en plaine, de façon isolée ou en petites troupes, en première décade du mois de mai. Un peu étonnés de voir des cèpes d'attaque au sortir d'une basse saison aussi fade chaque trouvaille nouvelle alimentait cet espoir que la saison pouvait être belle.

Alors que les aestivalis continuaient à égayer le second printemps en plaine, à partir du 14 mai les plantureux cèpes de sapins, boletus pinophilus, perçaient la litière d'aiguilles vers 900 à 1000 mètres d'altitude. Je réalisai deux ou trois petites cueillettes, celle du 27 mai accouchant de cèpes splendides.

 

Cèpe de sapins majestueux...

 

La baisse des températures et les pluies froides de la fin-mai nous ont probablement privés d'un démarrage plus rapide de la saison des cèpes noirs en plaine. Les tout premiers furent trouvés en début de dernière décade de juin, après les fortes chaleurs qui ont caractérisés ce mois. C'est à cette époque-là que l'on vit aussi les premiers aestivalis sous les hêtres en montagne.

Alors que tous les indicateurs étaient au vert, les orages diluviens de la fin-juin et de début-juillet 2014 ont précipité la saison dans l'exceptionnel. Dès les premiers jours du mois de juillet on pouvait voir de jeunes cèpes partout dans les bois, dans un premier temps des aestivalis, car les sols étaient temporairement redevenus trop froids pour les aereus. Cette pousse de première quinzaine de juillet fut impressionnante sur les hauteurs et caps exposés, bien moindre dans les bas-fonds et les bois frais. Les têtes noires prirent le dessus vers le 14 juillet. Quoi que la fièvre initiale fût grandement retombée après le 20 juillet, les cèpes continuèrent à pousser dans le courant de l'été au gré des averses et des orages.

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Après le 14 juillet et pour tout le reste de la belle saison, contre toute attente et prévisions les plus alarmistes, les bois se parèrent de jaune d'or. Des girolles à perte de vue, des girolles où on n'en avait jamais vues. Elles que l'on disait mal en point, gravement menacées d'extinction, je fus personnellement bouleversé devant ce spectacle, tant j'avais fini par ne plus douter que je ne le reverrais plus. 2014 restera donc aussi cette année zéro où l'on a vu rejaillir le feu des girolles parties reconquérir nos bois après des lustres d'indigence.

Bouquet de girolles communes...

Un très faible ensoleillement, des sols maintenus trop frais par des pluies et averses incessantes, il fallut patienter jusqu'à la fin du mois d'août pour voir poindre les premières oronges que de telles conditions rebutent, en très petits effectifs.

Avec la rentrée de septembre, le temps, malicieux, a viré sa cutie. Temps sec, soleil de plomb et forte chaleur. Ô surprise, c'est alors qu'on vit, en l'absence totale de précipitations significatives, les cèpes noirs ressortir dans les bois. Certes sans commune mesure avec la pousse de début-juillet, mais de façon étale et modérée dans le courant du mois. Si bien qu'au 30 septembre, avant la grande pousse automnale, 2014 pointait en deuxième position au classement des saisons de cèpes, derrière 2006 et son mois de septembre anthologique.

L'enchainement des évènements prit une tournure moins heureuse : la faute à des pluies de fin-septembre et début-octobre un peu trop justes cette fois pour soutenir une pousse d'envergure dans la durée. La faute ensuite aux vents de sud, au soleil écrasant et à la chaleur extravagante de la deuxième quinzaine d'octobre qui ont diminué, écourté puis avorté la pousse dans les bois en versant sud et le long des lignes de crêtes. Dans ces conditions, la grande pousse automnale qui s'est éteinte vers la Toussaint s'est bornée à réparer consciencieusement les oublis de sa devancière de juillet. Les aestivalis et les aereus ont poussé en grand nombre dans les versants nords et les fonds de bois frais. En dernière décade d'octobre de petites troupes d'oronges ont fait le bonheur de certains paniers quoi que la saison ne restera pas dans les annales sur ce plan. C'est aussi vers le 20 octobre que j'ai trouvé mes premiers edulis de l'année en plaine.

 

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Le retour de fortes pluies début-novembre, alors que les températures étaient encore très douces pour l'époque, n'a pas opéré son charme habituel sur le mycélium contrairement à ce qu'il était advenu en 2011. Des sols peut-être un peu froids, une pousse d'octobre encore trop récente, après le 11 novembre il fallut se rendre à l'évidence que la chance de 2014 était passée et que pour les semaines restantes, edulis demeurerait, roi dans son palai désert pavé de feuilles, jusqu'à ce que le froid nous en privât.

La saison des cèpes de Bordeaux dans les sylves dépouillées par l'arrière-automne béarnais courut sur deux bons mois et s'avèra particulièrement exaltante. Si elle n'eut pas l'explosivité des pousses d'aereus et d'aestivalis elle me délivra de forts jolis cèpes à chaque sortie. L'avènement d'une petite période froide, début-décembre, doublée de ces détestables pluies diluviennes incessantes qui caractérisent la saison, sembla lui porter le coup de grace, je trouvai fort peu de cèpes en deuxième décade.

Cèpe de Bordeaux majestueux, le 23 décembre 2014...

Finalement, dans un ultime sursaut, alors que les clitocybes géotropes commençaient à sortir sur les guérets et dans les haies, quelques edulis percèrent encore la litière de feuilles au tout début des vacances de Noël, me causant une de ces émotions dont seuls les champignons ont le secret, jusqu'à ce dernier découvert le 24 décembre, en baisser de rideau à une saison anthologique...

Une saison écourtée mais assez dense dans les Pyrénées béarnaises...

Avec les premiers bouchons d'aestivalis trouvés en dernière décade de juin en dessous de 1000 mètres, on peut dire que le démarrage de la saison fut assez tardif en montagne. Toutefois, les fortes pluies du début de l'été ont favorisé une rapide montée en puissance de la pousse qui s'est prolongée dans le courant du mois de juillet. Elle n'a pas été exceptionnelle, on se situe assez nettement en dessous de 2010 par exemple, et il est à noter que les aestivalis ne se sont pas beaucoup montrés sur les crêtes et lisières ensoleillées, au-dessus de 1000 mètres cette saison, ce qui atteste la faiblesse des températures.

Du reste, les "seigneurs des beaux jours" n'ont pas fait long feu dans les rampes cette année. Ils se sont éteints avant même la fin de la première décade du mois d'août, la température du sol étant désormais trop basse pour leur activité mycélienne.

Et il ne faut pas chercher plus loin pourquoi on vit apparaître, à la même époque, les premiers cèpes de Bordeaux, "roi des forêts", un peu plus haut sous les sapins, en compagnie du cèpe de sapin qui nous a gratifiés d'un très bon mois d'août 2014.

 

cèpe de Bordeaux sculptural...

 

Toutefois, après ce démarrage précoce et prometteur, de l'aveu de nombreux adeptes et de ce que j'ai pu en juger, la saison des edulis en altitude s'est avérée décevante, due à la chaleur et à la sécheresse qui ont sévi dès les premiers jours de septembre. De vastes zones de nos belles Pyrénées béarnaises, au-dessus de 1200, 1300 mètres, n'ont pas consenti le moindre cèpe à l'automne 2014. Assez inexplicablement je fus sans doute l'un des rares privilégiés à en cueillir en quantités significatives lors de chaque sortie hebdomadaire jusqu'à la mi-octobre.

Ni les pluies orageuses de fin-septembre et début-octobre, ni les fortes pluies d'après la Toussaint ne surent inverser la tendance lourde observée un peu plus haut, les cèpes de Bordeaux ne sont quasiment pas descendus en dessous de 1000 mètres cette saison où mes trouvailles se comptent sur les doigts des deux mains. Les premières gelées survenues à la mi-novembre sur des sols gorgés d'eau ont définitivement éteint l'activité fongique d'une saison montagnarde qui fut écourtée, déjantée mais néanmoins intéressante.

Adishatz !