Parcourant ce matin les gros tîtres de la presse locale, mon attention se fixa sur un publiportage en forme d'article sur le thème d'un village sénior en projection dans le département. Où le rutilant le disputait au ficelé, un village artificiel de villas pour vieux aisés, sourdant comme champignons de terres agricoles et nourricières basculées, avec terrasses couvertes, jardins privatifs. Avec gardien-jardinier et système de vidéo-sruveillance, tout s'annonçait radieux, tout irait pour le mieux dans le meilleur de l'immonde. Il avait été pensé une maison commune avec une salle de remise en forme, un spa, un hammam, une piscine chauffée toute l'année, un club-house, un boulodrome, un minibus, des voiturettes électriques et même une animatrice pour accourir aux menus tracas et besoins des pensionnaires. Et plus je lisais, plus je m'émerveillais qu'on pût ainsi mépriser la valeur d'une vie humaine tout en la circonscrivant à ses débours et avec son consentement obligé...

Il n'est que de gratter tant soit peu le vernis d'humanisme qui peine à masquer la stricte motivation cupide de ce concept, pour s'effrayer d'une époque et d'une société qui trouvent toujours mille et une bonnes justifications à trier et parquer, enfermer les gens en fonction de leur âge et condition. Je suis, comme beaucoup, l'émanation d'un ancien ordre où le vieux, l'ancien, avait une place et un rôle essentiel au coeur de la société et au sein de la cité. Ce projet, je le déplore, sous ses attraits séduisants de village haut de gamme et sécurisé pour personnes âgées, m'évoque juste une énième déclinaison du concept concentrationnaire...

Du reste, si sur le principe, cette évolution du rapport à la vieillesse et de son traitement par notre société, m'apparaîtra in fine hautement préférable au croupissement des "maisons de mourir", il n'en reste pas moins que cette propension zélée, à trier, séparer, parquer et concentrer des gens, qui plus est sous une surveillance qui ne dit pas son nom, en fonction de l'âge, de critères sociaux, m'est haïssable pour ce qu'elle dit de notre temps. Une société doit se bien porter de la mixité sociale et générationnelle, sitôt qu'elle croit pouvoir s'en dispenser elle dysfonctionne et s'autodissout. Si la notion de camp de concentration vous heurte, substituez-lui donc celle de ghetto... Ghettos de riches, ghettos de pauvres, ghettos de jeunes, ghettos de vieux, sans presque plus aucun mode de dialogue ou d'échange que l'invective et les coups car bardés de sécurité et hérissés d'incompréhension, de haine rentrée et de défiance, c'est tout ce vers quoi nous glissons depuis longtemps...