Du 1er janvier au 9 mars, hiver blanc pour les champignons...

De par sa rigueur, notamment en décembre mais aussi fin-janvier début-février, l'hiver 2010-2011 a été extrêmement défavorable aux espèces saisonnières. Les très belles pézizes écarlates vinrent en moins grand nombre et beaucoup plus tardivement qu'à l'accoutumée. De même, il fallut patienter jusqu'à la mi-février, sous quelques arrosages salutaires après un janvier particulièrement sec, pour que pointent les premières pézizes veinées, messagères des morilles, localement abondantes dans des stations pas toujours répertoriées d'ailleurs et étrangement absentes de certains quartiers habituels.

Du 10 mars au 21 avril, le temps hâte les mousserons et bacle les morilles...

Les deux dernières décades de février, quoique ponctuées par un bref refroidissement sous les giboulées à partir du 27, ont été particulièrement douces et arrosées. Dans les premiers jours de mars, malgré des températures froides le 1er et le 2 et des gelées blanches jusqu'au 8 inclu, la douceur d'après-midis copieusement ensoleillés, outre qu'elle a hâté la formation des pézizes veinées près des berges des cours d'eau, a favorisé l'apparition assez précoce des mousserons. Ainsi, dès le 12 avril, je les vis poindre, minuscules dans mes stations. Le millésime 2011 des mousserons, à son apogée entre le 25 mars et le 5 avril, et qui resta étranger à certaines stations, ne nous laissera donc pas un souvenir impérissable.

Pas plus d'ailleurs que celui des morilles dont les premières représentantes apparurent peu avant le week-end du 26 mars. Moins que les mousserons semble-t-il, les morilles ont apprécié les fortes températures de ce printemps atypique, lancées dans une véritable course contre la chaleur, en vue de dresser leurs mitres et de sporuler. En plaine, la plupart vinrent à maturité dans la première décade d'avril, et très peu survécurent à la surprenante vague de chaleur qui sévit entre le 5 et le 9. De sorte qu'après le 15 il n'en restait quasiment plus.

Dans les vallées pyrénéennes où la saison démarre toujours avec quelques jours de retard, l'avènement de la chaleur eut des conséquences encore plus néfastes, surprenant les morilles en pleine croissance. De fait très peu parvinrent à maturité dans la deuxième décade d'avril. Après quoi le tourbillon de 2011, emportant avec lui l'envol printanier, fit place nette...

Du 22 avril au 12 juin... Les prémices d'un incroyable scénario...

Peu après que morilles et mousseron, rompus par la chaleur excessive de la première décade, avaient capitulé, je fus mis en alerte par une luxuriance inhabituelle à cette époque d'amanites verruqueuses. Entre le 13 et le 20 avril, golmottes, amanites épaisses et étranglées plastronnaient en sous-bois. Irrépressiblement mon instinct de chasseur de cèpes s'était mis aux aguêts. Le 22 avril, près de Burgaronne, je trouvais le premier, un cèpe d'été dans les ornières d'un sentier, pulvérisant d'une semaine mon record de précocité. Nous ne le savions pas encore, un improbable scénario était en train de se mettre en place. Le lendemain, le deuxième cèpe éventrait la terre sur un talus du bois mitoyen. Galvanisé et mû par ce même instinct du chasseur de cèpes, le 26 je mettais le cap sur un bouquet de sapins d'Issaux, à 950 mètres d'altitude, où il me dictait d'aller, escomptant un formidable exploit. 5 cèpes magnifiques, ronds et colorés lézardaient au premier soleil de montagne parmi les aiguilles.

Le 15 mai, après l'averse matinale, coulissant sur le sentier où le premier était venu, éclatants au soleil de l'après-midi, soudain, vision plaisante s'il en est, je me vis cerné d'une bonne douzaine de cèpes à la robe rousse magnifique. Ce jour-là je battis mon record journalier de mai.

Au cours des semaines suivantes, malgré un second printemps apportant peu de précipitations significatives, sans être encore exceptionnel, le dynamisme des cèpes d'été ne subit aucun fléchissement. Je les trouvais par petites troupes, chaque week-end et jours fériés, dans leurs stations d'élection.

Du 13 au 25 juin... La première pousse significative de la saison 2011, où nous vîmes le cèpe noir...

Entre le 6 et le 10 juin, un important arrosage, dû au blocage d'une perturbation contre l'ouest de la chaine pyrénéenne, apporta en sous-sol une manne précieuse après un printemps avare. Peut-être prédisposée par un premier épisode pluvio-orageux entre le 29 et le 31 mai, une poussée de cèpes notable s'est amorcée le 13 juin, s'intensifiant et gagnant quelques unes de mes meilleures stations au cours du week-end du 18. Majoritairement constituée de cèpes d'été, elle vit néammoins les premiers têtes noires, pour certains magnifiques, s'offrir aux rayons de soleil dans leurs quartiers. Cette pousse culmina rapidement puis déclina. Au 25 juin il n'en paraissait quasiment plus rien.

Du 26 juin au 16 juillet... Les vacances bien méritées de Monsieur Cèpe...

Le pic de chaleur à 39 et 36 degrés des 26  et 27 juin, la récurrence de valeurs supérieures ou égales à 30 degrés dans la première décade de juillet et la réinstallation d'une sécheresse inamovible, du moins le crûmes-nous alors, conduisirent Monsieur Cèpe à goûter quelque cessation d'activité brutale et amplement méritée dès les premiers jours de l'été 2011. Et nous étions probablement nombreux à considérer à cet instant que ce creux durerait. Signalons tout de même un tête noire méritoire dans mon bois mitoyen le 9 juillet...

Du 17 juillet au 22 août... L'invraisemblable été de Monsieur Cèpe...

Imaginez une formidable distorsion de l'espace-temps, imaginez qu'à l'aube d'une saison que les climatologues promettaient exsangue et caniculaire, juste après l'orage fugace du 14 juillet, l'Atlantique pousse ses wagons chargés de pluie dans les cieux aquitains. Alors octobre déboule et prend ses aises, avec ses journées sombres et pluvieuses et ses températures n'excédant guère 20 degrés. Autant vous dire qu'à cet instant, je fus sans doute l'un des rares à jubiler secrètement, car la conjugaison de cette inflexion climatique avec la fureur de vivre que les élans printaniers de Mr Cèpe avaient manifestée entrebaillait de fait la porte à une séquence inconcevable même par les cerveaux les plus féconds.

Les premiers vinrent, isolés, à partir du dimanche 17 juillet, suite à l'orage du week-end précédent. Dès le 19 juillet, probablement activée par le second arrosage des 12 et 13 juillet, cette pousse prit une ampleur déjà inhabituelle pour l'époque, formant des petites grappes de têtes noires dans le bois mitoyen comme elle commençait à gagner d'autres stations. Dans la journée du 22 juillet, voyant quantité de jeunes cèpes sourdre de terre un peu partout, après de nouveaux arrosages, je compris que quelque chose s'était mis en branle qui projetterait 2011 dans la légende de la mycologie. Et les évènements ne me déçurent en rien, après une dizaine de jours de gestation dans le secret des sous-bois, cette prolifération de cèpes éclata au grand jour au cours du week-end des 24 et 25 qui en surprit plus d'un. Dans certains bois, elle atteignit son apogée entre le 25 et le 28, offrant aux plus avisés la joie incomparable que procure la primeur d'une jonchée de cèpes noirs ou de cèpes d'été, puis déclina lentement. Sous d'autres couverts, le maximum de fructification ne fut atteint que vers le 28 mais déborda largement sur la première décade d'août. Cette pousse estivale, qui délivra ses derniers cèpes le 22 août, donna très exceptionnellement aux bas-fonds orientés plein nord de briller au faîte de l'été.

Sur la fin de la séquence, comme les cèpes tendaient à disparaître, à ma grande satisfaction, les girolles vinrent à profusion sur leurs emplacements. Ainsi, je pus en remplir un bon panier, au pied d'un chêne de notre propriété.

Hélas, il n'en alla pas de même pour les oronges, demeurées assez nettement en retrait comparativement à d'autres grandes pousses comme 2006 ou même 2009.

Au demeurant, si cèpes et girolles concentrèrent l'essentiel de notre attention et de nos efforts, les plus attentifs purent aussi goûter d'autres anachronies époustouflantes, ainsi, au 31 juillet, bordures et talus étaient-ils peuplés de coulemelles.

Du 23 août au 1er septembre... Place aux girolles.

Avec la réinstallation graduelle de l'été et de la sécheresse tout au long du mois d'août, la vie des sous-bois a progressivement repris une tournure plus conforme, avec la disparition des cèpes. Cette rémission climatique, loin d'enrayer l'éveil des girolles amorcé à la fin de la séquence précédente, semble leur avoir profité grandement, puisque de jolies cueillettes furent encore réalisées fin-août. 

Du 2 au 17 septembre... Et Monsieur Cèpe reprend son avance triomphale.

Il y a des années avec et des années sans... Les années sans, Monsieur Cèpe trainaille, joue avec nos nerfs, se faisant interminablement désirer, supplier, et bien souvent, au final, il ne vient pas. Les années avec, rien ne le rebute, rien ne l'entrave, rien ne l'arrête. Dans sa fureur de vivre et de sporuler, Monsieur Cèpe prend de court ses admirateurs, les cueille au saut du lit, les nargue jusque dans les parcs sous les fenêtres de leurs demeures. Nous n'eûmes guère le temps de souffler, de décanter ces souvenirs et images merveilleux qui habitaient et grisaient notre esprit. Dès le 2 septembre, mue par les orages et averses sporadiques de la deuxième quinzaine d'août, la seconde grande pousse de 2011 pointait dans l'humus du bois mitoyen, d'emblée aussi vigoureuse et prometteuse que son aînée quand, personnellement, je n'escomptais rien avant mi-octobre. En chemin, cette nouvelle levée en masse, qui s'acheva vers le 17 septembre, se révèla un peu moins productive, mais gagna davantage de mes petits bois, notamment ceux où prédomine le cèpe d'été, que la précédente. Elle fut encore très prolixe dans les bas-fonds, mais demeura totalement étrangère à certaines chênaies où, pourtant, le tête noire avait foisonné en juillet. Les girolles se déployèrent à nouveau sur leurs emplacements, bien plus en jambe, semble-t-il que les oronges, très rares. 

Du 18 septembre au 1er octobre... Monsieur Cèpe au régime sec !

Concomittamment à l'extinction de cette deuxième grande pousse de cèpes de l'année, un nouvel intervalle de sécheresse, avec des températures de plus en plus élevées, avoisinant ou dépassant souvent 30 degrés, sévit en Béarn, presque sans discontinuer jusqu'à la fin de la deuxième décade d'octobre. Si quelques girolles filtrent encore, cette période est très défavorable aux cèpes et aux autres espèces. 

Du 2 au 29 octobre... De valse-hésitation naît le scepticisme 

Cette plage de près d'un mois est incontestablement la plus confuse et la plus difficilement explicable d'une saison par ailleurs extrêmement limpide. C'est que les précipitations faibles à modérées et sporadiques ne parviennent pas à desserrer l'emprise de la sécheresse, entretenant toutefois un supplément d'humidité au fond des bois et près des ruisseaux. Dans ce contexte, si plus aucune poussée d'envergure ne semble envisageable, le cèpe n'abdique pas et c'est alors qu'on le voit, forçant le respect et l'admiration de ses inconditionnels, redémarrer un processus de fructification, fût-il réduit, précisément dans les parcelles où ce surcroît d'humidité le permet. À plusieurs reprises, de jeunes spécimens tentent une sortie près d'un châtaignier du bois mitoyen où ils n'avaient pas paru lors des pousses précédentes. Sur les berges du ruisseau Heurèr, quelques splendides têtes noires isolés font le
bonheur du passant ou du chasseur. Et tant bien que mal, 2011 pousse ses cèpes. 

Du 30 octobre au 10 novembre... Le creux de la vague.

Paradoxalement, le retour de pluies disparates mais plus consistantes à partir du 19 octobre, n'a pas infléchi à la hausse, bien au contraire, la courbe des cèpes. Comme il advint fin-août, cette première décade de novembre fut l'un des rares temps morts de la saison. Quoiqu'ébranlé dans mes certitudes et espoirs, je vis les "blancs", rosés des prés, lépiotes pudiques, vesses-de-loup et grandes coulemelles sourdre de terre avec une vigueur stupéfiante, indéfectibles précurseurs des grandes pousses automnales. 

Du 11 novembre au 10 décembre... Le fabuleux festin de 2011. 

Mises en couveuse par les pluies de Toussaint, les manufactures de cèpes ont rouvert leurs vannes au sortir des pluies diluviennes (66mm) du 3 au 8 novembre. Au soir du 11 novembre, les premiers cèpes de ce nouveau raz-de-marée trônaient sur le talus du bois mitoyen. Cette pousse, légèrement supérieure en quantité à celle de juillet, occupa essentiellement les mêmes emplacements où les cèpes foisonnèrent, désertant toutefois les bas-fonds orientés plein nord, désormais trop frais. Pas plus que son aînée de juillet ou sa cadette de septembre, cet ultime joyau de 2011 ne sut convaincre tous les bois de contribuer au festin. Méconnaissant oronges et girolles, et culminant entre le 18 et le 28 novembre, ses températures limitées accouchèrent d'une victoire du cèpe d'été sur le cèpe noir, plus frileux, rompant ainsi avec une tendance lourde de plus de quinze ans. 

Quoiqu'en phase descendante, la poussée empièta amplement sur la première décade de décembre, offrant encore de magnifiques cèpes malgré des conditions climatiques de plus en plus dégradées. À cette échéance, prairies et sous-bois se vêtirent des classiques de fin de saison, pieds-de-mouton, apparus dès la mi-novembre, chanterelles en tube, pieds-bleus et coulemelles. 

Du 11 au 31 décembre... L'épilogue d'un incroyable rêve éveillé...

De rares cèpes isolés, putréfiés sous le grésil et les brumes funestes de décembre, affalés parmi le lierre des meilleurs bois, étaient encore visibles au cours du week-end du 18 décembre 2011. Pour le reste, cette saison déjantée et haletante s'est achevée précipitamment, presqu'en queue de poisson, agonisant bientôt sous le linceul des classiques de fin d'année, coulemel, pieds-de-mouton, trompettes de la mort et chanterelles en tube. Toutefois, à Noël, dans la fougère et la mousse, près de grands pins, j'eus l'heur de déceler quelques spécimens de la délicieuse chanterelle jaune des pins, cantharellus lutescens.

Cèpes 2011, plaine qui rit, montagne qui pleure...

Outre qu'elle a dynamité beaucoup de nos convictions et certitudes à l'endroit de Mr Cèpe, 2011 aura aussi pris à défaut un des préjugés les plus répandus et vivaces de nos plaines gasconnes. En effet, qui sur les places de marchés ou au détour d'une conversation de voisinage n'a jamais entendu : "Oh mais, là-haut, il y a toujours beaucoup plus de cèpes que chez nous..." ? Tant il est vrai que dans la représentation populaire, on trouve forcément mieux ailleurs.

Se fendant d'un démarrage particulièrement précoce, dès le 26 avril je trouvai les premiers à 950 mètres sous les sapins d'Issaux, puis d'un mois de mai en tout point digne des immenses espérances qu'elle fit lever en plaine, la saison des cèpes en montagne s'est assez rapidement révélée piètre. Avant même mes expéditions des beaux jours, de brèves incursions en mai-juin me donnèrent d'observer que la fructification prompte et prometteuse avait cessé sous les sapins. Et bientôt il fallut se rendre à l'évidence, malgré les premiers orages du second printemps, la saison des cèpes d'été restait au point mort un peu plus bas sous les hêtres.

L'été, à cette réserve près que l'incroyable poussée de plaine a grandement amputé mes expéditions, ne démentit en rien le mauvais pressentiment laissé par la fin du printemps. Il y eut fort peu de cèpes d'été et, dans la deuxième quinzaine d'août, les cèpes de Bordeaux et de sapins qui avaient amorcé leur descente vers l'étage montagnard, m'apparurent d'emblée dans les mêmes dispositions. De fait, seule la girolle s'acquitta d'une saison acceptable dans les hêtraies-sapinières.

Après un mois de septembre toujours aussi désespérément poussif qui vit les derniers cèpes d'étés se déployer sous les hêtres, avec la baisse des températures et la force de persuasion de pluies froides, octobre contraignit les cèpes de Bordeaux à sortir du bois. On les vit alors, en petits comités ou isolément, près de quelques sapins de leurs meilleures stations. Le mois fut émaillé de plusieurs levées modiques et il en restait encore quelques uns après la Toussaint. Après, la fureur de vivre embrasant mes bois de plaine, je n'y retournai plus.

Cet exercice 2011 en montagne s'avère donc nettement inférieur à tous ceux que j'ai pu goûter ces dernières années, ceci vaut pour les cèpes mais aussi pour les trompettes-de-la-mort. Cependant, il convient de saluer encore la très honorable saison des girolles, qui venaient encore après la Toussaint, pour le plus grand bonheur des papis de montagne et de tous leurs amateurs.