Un jour, j'urlupais ma garbure devant le journal télévisé. Les caissières des supermarchés étaient en grève, elles réclamaient une petite augmentation de salaire, en reconnaissance de leur âpre labeur. Tout naturellement, les journalistes interviewaient les clients courroucés par ces contretemps : les caissières étaient des nanties et des fainéantes car avaient un travail, dehors il y avait des chômeurs qui ne demandaient qu'à travailler, et pour une moindre paie. Le gouvernement fit voter une loi interdisant de faire grève à ces faignasses de caissières qui prenaient le pays en otage, à commencer par nos braves papis et mamies qui n'avaient point de temps à perdre en caisse. Je n'ai rien dit, j'étais trop affairé, j'étais repu de garbure et je n'étais pas caissière de supermarché.

Quelques mois plus tard, suite à agressions sauvages dans l'exercice de leur métier, ce furent les cheminots et les contrôleurs de la SNCF qui se mirent en grève pour réclamer davantage de sécurité et de personnel à bord des trains. Aspirant mon velouté d'asperges, j'écoutais les griefs des usagers sur les quais. Les "privilégiés" de la SNCF abusaient de leur situation de monopole pour prendre une fois de plus en otages tous ces braves français désireux de se rendre en famille ou à leur travail, eux. Le gouvernement légifèra, interdisant le droit de grève aux employés de la SNCF. Je n'ai rien dit, j'avais trop la tête sur le guidon, le ventre replet de velouté d'asperges et je n'étais pas employé de la SNCF.

Un midi, c'était entre le bouillon de poule et le foie gras, mon préposé ne m'apporta pas mon courrier. Les facteurs étaient en grève, ils protestaient contre la réorganisation de leur tournée, qui alourdissait leur charge de travail, suite aux réductions d'effectifs au sein de la Poste. Les entreprises étaient mécontentes, commandes, livraisons et chèques en règlement des factures de leurs clients étaient en souffrance. L'économie réelle du pays était paralysée, empêchée par une poignée de larrons que le statut protégeait par trop et dont la mission ne se justifiait plus forcément. Le bon peuple pestait contre ces petits travailleurs tranquilles de facteurs qui sonnaient toujours à l'heure du double petit jaune, juste avant de rentrer chez eux pour un après-midi de farniente. Les politiciens s'emparèrent de la chose, on interdisit aux facteurs de faire grève et aussi d'embarquer les menues courses du petit papi, celui qui survivait sans voiture dans la maison délabrée au fin-fond des côteaux boisés. Je n'ai rien dit, j'avais des désordres gastriques, et mon nouveau préposé était beaucoup moins accommodant que le précédent, celui qui s'était tué contre un platane après que je lui avais servi trois jaunes.

C'était en repartant au travail en début d'après-midi, des agriculteurs menaient une opération escargot à l'entrée du village, ils distribuaient certains de leurs produits et des tracts afin de sensibiliser les populations de consommateurs à leurs problèmes. Pris dans le flux des voitures j'écoutais ce qui se disait. Dévorant son sandwich aux rillettes Bordeaux-Chesnel, un jeune maugréait : "regardez-moi ces inutiles qui font chier tout le monde ! Déjà que sans les subventions européennes pour les maintenir sur l'exploitation et faire joli au temps des congés d'été, çà ferait des bons-à-rien à la ville, des parasites incapables de remplir les formulaires de Pôle Emploi..." Plus loin, un monsieur dont le costume cherchait à rehausser l'importance poursuivait : "déjà qu'ils nous font chier quand ils sont tout seuls sur les routes, avec leur énorme tracteur sponxorisé par le Crazy Agricole..." L'impatience et l'incompréhension gagnaient proportionnellement au volume et à la cacophonie des avertisseurs. Interdiction fut faite aux agriculteurs d'emprunter les routes avec leurs engins agricoles, afin de ne pas encombrer la circulation de leurs problèmes et états d'âme. Je n'ai rien dit, je n'étais pas agriculteur, d'ailleurs le seul que je connaisse personnellement, c'est Intermarché.

Au mois de janvier, voilà que les infirmières cessèrent le travail. C'était entre la galette des rois et les crêpes de Mémé. Elles réclamaient une poignée d'euros en sus à leur salaire, et surtout davantage de personnel afin d'alléger leurs charges de travail et de pouvoir consacrer un peu plus de temps aux malades, c'est à dire à nos voisins, nos amis, nos parents, à nous... À la télévision on objecta que ces dames étaient mal venues de se plaindre, qu'elles passaient plus de temps dans les salles de repos à se vernir les ongles ou à planifier leur prochain week-end au téléphone qu'au chevet des patients. Le gouvernement fit voter par l'assemblée la fin du droit de grève pour les professionnels de santé. Je n'ai rien dit, j'avais la bouche pleine de crêpes et puis, je n'ai jamais été hospitalisé ni ne suis professionnel de santé.

Irrépressiblement, dans ce pays, des vagues successives ou conjointes de travailleurs déferlent dans nos rues pour y exprimer leur mécontentement et leur mal-être. Dans l'incompréhension, l'indifférence et, de plus en plus, l'hostilité navrante d'une part grandissante de la population, soit que son individualisme forcené l'a rendue hermétique aux problèmes d'autrui, soit qu'elle appuie déjà tout ce qui pourrait concourir à proscrire ce droit fondamental qu'est la grève auquel de gré ou sous la contrainte économique, elle a elle-même renoncé, le gouvernement, y compris par le truchement des médias, attise et instrumentalise la colère et parfois la jalousie de certains usagers, clients et consommateurs que nous sommes pour, secteur par secteur, encadrer et restreindre toujours plus nos libertés d'expression et de protestation. Vous pensez peut-être que j'exagère, que mes propos procèdent de caricatures et généralités. Demain pourtant, si votre patron vous dit "c'est la crise, je me vois contraint d'amputer ton salaire de 300 euros et tu travailleras 5 heures de plus, non payées", il ne se trouvera plus grand-monde pour protester avec vous dans la rue. Alors, pestant devant votre potage aux vermicelles, peut-être repenserez-vous à ce que vous venez de lire...