À présent qu'à pleins wagons si longtemps attendus, les rails de l'Atlantique abreuvent nos sols, que la fureur de vivre s'est endormie sous le linceul de feuilles cinglées par le grésil. Maintenant que paniers, bottes et bâtons se morfondent au coin du mur sous l'appentis de leur désoeuvrement subit. Armoires et placards enflés des dernières conserves, esprit constellé, émerveillé, tout fumant encore d'images et de souvenirs féeriques. Avant que le temps n'accomplisse sa mission indispensable de décantation et de distanciation nécessaires à nous projeter vers de nouveaux rivages fongiques, la trève de Noël nous somme de nous retourner sur la dépouille de cette saison des cèpes 2011 mirifique et à nulle autre comparable.

Dans la dernière décade d'octobre il est vrai, le doute s'était instillé, mon excellent acolyte girondin, Fabrice, avait beau m'entretenir quasi-quotidiennement de cueillettes magnifiques près du bassin d'Arcachon, sous le ciel de Salies, malgré l'occurence depuis quinze jours de pluies disparates mais suffisantes à lever quelques bolets, rien ne poussait ou si peu. Et j'en étais déjà rendu au temps où le raisonnable, toujours anesthésie l'ultime fol-espoir. Après une entame extrêmement précoce et prometteuse, affermie par un printemps enthousiaste et validée par l'incroyable levée de juillet-août, Monsieur Cèpe aurait-il livré tout son soûl de spores lors de la jolie poussée secondaire des deux premières décades de septembre ? À moins que le long intervalle de sécheresse des dernières semaines, suivi du coup de fraîcheur brutal des premiers jours d'octobre n'ait définitivement refroidi ses ardeurs.

Au fond de moi je ne pouvais m'y résoudre. Comment une saison jusqu'alors si prompte et féconde pouvait-elle s'étioler ainsi, se rendant aux mêmes aléas climatiques contre lesquels précisément elle avait forgé son caractère exceptionnel et puisé ses forces indéfectibles ? Le règne fongique procèdant volontiers d'irruptions et de pieds-de-nez que la raison et l'intelligence humaines peinent toujours à expliquer et dont le prodige évoque immanquablement le poétique, et pour certains l'irrationnel, la reddition du seigneur des forêts, quoique plausible à cette époque de l'année, m'était inconcevable symboliquement.

Or ce dont j'avais commencé à faire mon deuil pointa dans les prés, les parcs des habitations et jusque sur l'accotement des chemins, comme octobre agonisait. Des troupes considérables de "blancs", vesses-de-loup des prés, rosés, coulemelles et lépiotes pudiques, ces dernières très en vue, s'offrirent aux regards incrédules des passants au temps de la Toussaint.

Le 11 novembre, animés par l'épisode de très fortes pluies survenu entre le 3 et le 8, et galvanisés par l'euphorie d'une douceur remarquable, de magnifiques cèpes d'été plastronnaient sur les talus exposés du bois mitoyen, en levée de rideau d'un nouvel acte majeur de 2011.

Ce premier week-end de prospection fut très prometteur et significatif pour l'observateur que je suis. Si je rentrais des sous-bois avec ces myriades familières de jeunes cèpes incrustées dans la rétine, il m'apparut d'emblée que l'aestivalis avait le dessus sur l'aereus, prenant à contre-pied la tendance lourde qui allait s'affirmant depuis une quinzaine d'années et contrairement d'ailleurs, à ce qui était advenu en juillet. Je mis ceci sur le compte des températures, désormais un peu insuffisantes pour une levée en masse de cèpes noirs. La défection pure et simple des oronges, encore plus thermophiles, me conforte dans cette hypothèse.

Toujours en expansion au cours des jours suivants, cet ultime chef-d'oeuvre de 2011, tout à la fois dénouement et testament d'une saison dont le très improbable scénario le dispute au suspens haletant, culmina entre le 16 et le 28 novembre avant de décliner rapidement et de s'éteindre dans la fraîcheur humide et mortifère des brouillards de la première décade de décembre. Comme d'autres, je fus saisi par la beauté et la jeunesse de ces cèpes, en dépit de conditions climatiques peu amènes. Il y avait nombre de cèpes d'été très élancés, foisonnant littéralement par endroit, tous encore très fermes et peu goûtés des larves. Comme le mouvement était à son apogée, dans le fragon des chênaies, des têtes noires splendides, ronds et épais, tout aussi compacts et sains, s'offrirent aux quêteurs d'omelette.

Cette prolifération est sensiblement comparable à celle de juillet-août. Elle la devance même à la lumière des statistiques sises sur mes seuls petits bois. En tenant compte des pousses retardées d'octobre, plus ou moins significatives et qui s'étalent parfois amplement après la Toussaint, il ne fait aucun doute qu'un record absolu de novembre et, sur la lancée, de décembre, a été établi. Hormi une pousse modérée autour du 20 novembre 2004, je ne me souviens pas d'avoir cueilli autant de cèpes après un 11 novembre, et il n'est pas certain que pareille fortune me frappe une seconde fois.

Cela dit, mes obligations professionnelles et surtout l'amputation de la durée du jour, ont sensiblement contraint et écourté mes plages de prospection en forêt, contrairement à la grande pousse estivale où j'eus tout loisir d'organiser mes cueillettes et de prendre plus posément la mesure du phénomène. N'approchant pas la moitié de mon itinéraire de cueillette médian de septembre-octobre et n'ayant d'autre choix que de terminer à deux ou trois reprises la dernière demi-heure à la lampe-frontale que j'avais judicieusement glissée dans le sac-à-dos, je me garderai donc de trancher la question d'une suprématie entre deux poussées splendides. 

Le 3 décembre, comme la ferveur déclinait sous une pluie battante et froide, 2011 me gratifia d'un cadeau d'adieux somptueux, un cèpe noir exceptionnel sous les jeunes châtaigniers du bois mitoyen. Longtemps dissimulé sous les branchages et les feuilles qui s'amoncelaient depuis plusieurs semaines, il avait dû surgir dans la force de l'âge et étaler au grand jour son chapeau de 35 centimètres de diamètre pour un poids de 1200 grammes. Un instant dubitatif en l'approchant, son authentification me causa un vif émoi. Depuis 1984 je n'avais plus trouvé de cèpes de cette envergure dans mes petits bois. À cette époque trônait un chêne fabuleux au creux d'un chemin à quelques dizaines de mètres de notre maison. Connu de tout le quartier sous le vocable de "La cassora" (le grand chêne en béarnais), cet arbre qui faisait l'admiration de tous était une usine à cèpes stricto-sensu, dont ressortaient annuellement quelques chefs-d'oeuvre. Depuis la mort de ce vénérable, tout inclinait à penser que le secret de fabrication en était perdu. Et voilà que 2011 à l'heure du trépas vint frapper de nullité ce triste sentiment.

Aujourd'hui, 23 décembre 2011, apercevant la lisière de mon compte rendu, tout effervescent encore de ces heures grandioses écoulées en sous-bois depuis le 22 avril, je n'arrive pas à me persuader que tout cela est  révolu, que tout cela est déjà du passé. Cet après-midi comme je me lançais dans ma promenade de santé quotidienne à travers la campagne, quelques surprises ne manquèrent pas de se dresser sur mon chemin : d'emblée, j'avisai une coulemelle sourdant des feuilles de châtaigniers au creux du bois mitoyen. Quelques mètres plus loin une jolie russule s'ouvrait à la vie sur un talus. Sur la ligne de crête de Burgaronne de jeunes amanites jonquilles s'offraient aux Pyrénées sur l'accotement de la route. Puis, redescendant vers le Moulin de Labour, dans une haie, j'aperçus une belle golmotte, jeune et rondelette. M'inclinant pour l'admirer je pus lire entre ses squames : "En remerciement de tout le lustre que j'ai levé sur ton chemin, simplement, n'écris pas que c'est fini..."