Quelques semaines après la prodigieuse levée de cèpes qui égaya notre été, j'aperçois que beaucoup y lisent la validation d'une croyance très répandue et ancrée, particulièrement depuis que la poussée historique de l'année 1986 coïncida avec les retombées radioactives du nuage de Tchernobyl : en cette saison post-Fukushima, les accidents nucléaires avec émissions de grande ampleur dans l'atmosphère favoriseraient une multiplication incommensurable de champignons, à tout le moins de cèpes, au cours des mois suivants.

N'ayant aucunement la formation et les connaissances m'autorisant à me prononcer sur le bien-fondé scientifique de cette théorie je me bornerai à consigner quelques réserves et observations, afin d'alimenter débats et réflexions.

Tout d'abord, comparer Tchernobyl et Fukushima quant à leurs retombées et éventuelles conséquences sur le sol français m'apparaît pour le moins hardi. À ce jour, nous ne savons pas exactement (du moins sommes-nous tenus dans l'ignorance) le degré de contamination des sols français par le(s) nuage(s) de Fukushima ni la composition affine de ces derniers. Or cette dernière n'est peut-être pas neutre quant à la réaction du mycélium. Il semble donc extrêmement prématuré, voire aventureux de corréler la récente poussée de cèpes et un accident nucléaire survenu à des milliers de kilomètres et sur lequel nous disposons encore de fort peu d'informations fiables.

Quelques années après l'accident de Tchernobyl, un peu sous la pression, une carte de France des sols contaminés par les retombées du nuage fut rendue publique. Hélas, les régions s'étendant de la Gironde à l'Ariège, et plus particulièrement les Landes, les Pyrénées-Atlantiques dont je suis ressortissant, et les Hautes-Pyrénées, figuraient en bonne place... "Mais pas vraiment du fait de Tchernobyl, nous expliquait-on." Et c'est ainsi que j'appris que mon pays, mon sol, ma terre natale, nos atomes, avaient été régulièrement saupoudrés de particules radioactives issues des essais nucléaires aériens en Amérique du Nord dans les années 50 et 60, et que les pluies diluviennes plaquaient contre les Pyrénées et leur Piémont par vent de nord-ouest. "On nous cache tout, on nous dit rien." Quoi qu'il en soit, cette longue période de "sulfatage" itératif a probablement généré bien plus de cancers de la thyroïde et de leucémies "inexpliqués" qu'il n'a laissé de souvenirs impérissables dans l'âme des chercheurs de cèpes locaux, assidus ou simples quêteurs d'omelettes familiales.

En outre, la passion du cèpe m'habitant et les quelques plages de liberté que me laisse ma profession aidant, je parcours chaque année des milliers de kilomètres entre chênaies de plaine et hêtraies-sapinières pyrénéennes et ai donc tout loisir de comparer l'allant de ce champignon entre mes différents secteurs de prospection. Cet été, si la pousse fut exceptionnelle en plaine, Fukushima or not Fukushima, les sylves pyrénéennes sont restées étrangement à l'écart de cet heureux avènement, et cette tendance lourde m'a été confirmée par d'autres amis passionnés ainsi que par des chercheurs valléens rencontrés in situ. Faut-il en conclure que les cèpes pyrénéens soient bien plus farouchement rétifs aux intrusions radioactives japonaises que ceux de nos vastes plaines ou que le nuage se soit miraculeusement immobilisé à Asasp-Arros et à Arudy ? À moins que tout simplement, les retombées radioactives (peut-être infimes) n'aient eu que fort peu à voir avec la venue de nos bolets...

Enfin, me procurant et dévorant nombre de publications pour éclairer ma passion des champignons et des cèpes, dans un chapitre d'introduction à la mycologie et relayant au grand public les dernières avancées scientifiques dans ce vaste domaine, récemment j'ai pu apercevoir un article traitant des interactions entre champignons et radioactivité. D'où il ressortait que ces relations étaient bien plus complexes que l'on ne pouvait se les représenter, certains champignons se montrant particulièrement friands de ces particules, d'autres y étant indifférents et les subissant, à notre instar, lors d'accidents nucléaires. Les auteurs de l'ouvrage rangeaient le cèpe, du moins celui de Bordeaux, les autres "mousquetaires" n'ayant pas fait l'objet d'expérimentations, ou alors insuffisantes, dans la deuxième catégorie. En espérant que de futures découvertes scientifiques ne viendront pas infirmer cette thèse, pour l'instant, loin de trancher le débat, conclure à la prédominance de l'accident nucléaire de Fukushima parmi les facteurs déclenchants de la multiplication de cèpes de juillet 2011, relève de la pensée magique. Saurons-nous jamais...