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Le cèpe est un être capricieux, à bien des égards insaisissable et dont les irruptions, c'est heureux, mettent encore à ce jour, le plus perspicace de ses adeptes en déroute. Il faut vous dire que depuis le temps que je poursuis et épie ce champignon qui m'est si cher, parmi les certitudes que j'ai forgées à son endroit, le fait qu'il se soucie bien moins du calendrier que de la conjugaison des conditions extérieures (climat, températures et irrigation du sol) m'a souvent donné d'être le témoin et heureux bénéficiaire de la primeur de ses saillies les plus inattendues. Vous comprendrez donc aisément pourquoi, après un début de saison extrêmement précoce et prometteur, je fus probablement un des rares à jubiler secrètement lorsqu'à la mi-juillet, sous le déluge, je vis s'effondrer durablement nos thermomètres. Durablement revêt ici un caractère primordial, sine qua non, une forte poussée estivale ne se satisfaisant pas d'un gros orage et d'une baisse ponctuelle de la température mais requérant un arrosage quotidien et copieux, étalé sur plusieurs journées, et un mercure n'excédant guère 20° (températures maximales de fin-septembre, début-octobre, à la grande saison des champignons) pendant une dizaine de jours au minimum. Autant dire que de telles conditions climatiques ne s'étaient pas conjuguées en juillet à Salies de Béarn depuis le mémorable été 1987, lui-même émaillé d'une exceptionnelle poussée de cèpes, fin-juillet, début-août.

Les précurseurs de cette poussée de cèpes exceptionnelle sont venus dans le petit bois mitoyen qui me sert de coin-test à partir du dimanche 17 juillet, suite à un premier orage isolé qui avait éclaté dans la nuit du samedi 9 au dimanche 10 juillet 2011. Très vite, avivée par les pluies diluviennes d'un très puissant épisode orageux survenu les mardi 12 et mercredi 13 juillet 2011, cette poussée essentiellement constituée de petits cèpes en grappes, gagna une intensité inhabituelle pour l'époque et lors de mes boucles forestières quotidiennes, j'aperçus qu'elle couvait dans mes meilleures stations. Aussi, thermomètre à l'étiage d'octobre sous de nouveaux arrosages journaliers, je me pris à rêver d'un nouveau scénario à la 1987.

Et je ne fus aucunement déçu. La multiplication de cèpes, encore à l'insu des populations autochtones, s'intensifiait de jour en jour et s'étendait à de nouveaux territoires. Rouquins, les cèpes d'été dressaient leur tourelles jusque sur les accotements herbeux des chemins de randonnée. Dans la semaine du 18 au 22 juillet, déjà de forts beaux spécimens, têtes noires et aestivalis, confluaient dans mes corbeilles de Hauguernes, en attente de traitement. Le vendredi 22 juillet, camouflant les nouveaux-nés comme d'autres picorent les olives ou les cacahuètes sur les passages fréquentés, je m'extasiais.

Cependant, le dimanche 24 juillet 2011 marque incontestablement la transition de cette poussée vers l'exceptionnel. Cet après-midi-là, j'avançais heureux, ciré de pluie et ciel d'encre, dans la campagne béarnaise, panier joliment garni de cèpes d'été prélevés sur les orées et dans les versants. Pénétrant une obscure chênaie tapissée de fragon et de lierre dégoulinant, soudain je m'immobilisai, émerveillé... Tout autour de moi était une jonchée de cèpes noirs splendides à perte de vue. Trempé mais fortement ému, j'en rassemblai 12 kilos distribués au pied d'une dizaine de chênes seulement. Ma joie intérieure contrastant avec le chagrin du ciel, je ne regagnai Hauguernes que le soir tombant, à la force des bras et des jambes, espérant que mon retour tardif me dissimulerait au regard des voisins aux aguets.

Le lundi 25 et le mardi 26 juillet 2011 furent deux journées tout aussi exceptionnelles, quoique les malheureux cèpes, noyés sous un déluge incessant, revêtissent un abord nettement moins racolleur. Du reste, à partir du mardi 26 juillet, je fus heureux de n'être plus seul dans les bois, car il y avait vraiment beaucoup trop de champignons pour un seul homme, si accroc fût-il.

Avec le retour de conditions météorologiques plus sèches et ensoleillées, et de températures plus idoines mais sans excès de chaleur, la poussée se poursuivit et empiète même largement sur les premiers jours d'août, gratifiant les uns et autres, çà-et-là, d'heureuses surprises.

Pour ma part je ne me souviens pas d'une telle poussée estivale en Béarn depuis l'été 1987. Du reste je laisserai mes lecteurs sur une interrogation essentielle pour nombre d'entre nous : Y aura-t-il une grande poussée de cèpes à l'automne 2011 ? "Normalement", cet adverbe faisant ici autorité, les spécialistes nous disent que le mycélium ne fructifie en masse qu'une seule fois par an. Et d'ajouter que les levées en masse estivales sont généralement suivies de piètres poussées automnales. Soit, mais j'introduirai quelques observations et nuances : d'abord que la plupart des poussées estivales significatives récentes, à l'instar de 2004, se produisent presque toujours en août, c'est à dire très près chronologiquement de la grande saison des champignons. Comme en 1987, 2011 est une poussée très essentiellement juilletiste, ce qui laissera peut-être le temps au mycélium de reconstituer suffisamment de forces (et pourquoi pas dans ce cas une pousse à la mi-octobre ou après la Toussaint). Ma deuxième observation ou restriction tient au caractère atypique de cette poussée : sur le terrain, et ce fait recoupe les constatations d'autres chercheurs, d'excellentes stations annuelles n'ont pas consenti le moindre cèpe en juillet 2011. Qu'est-ce qui empêcherait donc ces endroits de fructifier au cours d'une grande poussée automnale complémentaire ? Ensuite, tout porte à croire que 2011 n'est pas une année "normale" mais plutôt exceptionnelle pour le cèpe, et dans une année exceptionnelle, comme 1986, 1987 et 2006, tout est possible. Enfin, nos raisons d'espérer tiennent en 1987 lui-même : après la très forte poussée intervenue en juillet et jusqu'au début du mois d'août 1987, une période de sécheresse très sévère ponctuée de deux épisodes caniculaires, le premier entre le 10 et le 21 août 1987 et le second entre 10 et le 18 septembre 1987, avait exténué les bois béarnais. Peu après le retour de la pluie fin-septembre début-octobre 1987, une prodigieuse poussée de cèpes s'était déclenchée à la mi-octobre.

"An de sequèra, An de cethèra", année de sécheresse, année à cèpes, tel est le dicton béarnais...