Jamais vous ne sous-estimerez l'hiver. Massées sur les immensités de Sibérie et de Scandinavie, ses armées considérables peuvent au moindre battement de cil du "Général", défiler sur les Champs-Elysées et blanchir nos allées.

 

Fin novembre 1984.

- Je n'avais jamais vu fleurir mes camélias à cette époque, s'étonnait mon aïeule, Nancie Camougrand.

- Oui, c'est à se demander si nous aurons assez de froid en décembre pour la "pelère"* et les canards, s'inquiétait Anna, notre première voisine.

- Il n'y a plus de saison, tout est détraqué, commentait Joseph Marquestot, le vieux jardinier.

Dans le minibus de Monsieur Sémacoy qui nous conduisait au collège Félix Pécaut de Salies, les discussions des anciens du quartier résonnaient en moi et avivaient ma réflexion. L'automne égrenant ses jours dans une douceur insolente alimentait les conversations, chacun y allant de son analyse.

Début décembre 1984. Subrepticement, presqu'insensiblement, aux complaintes stridentes et lancinantes des grues empressées, les vents dominants ont tourné à l'ouest, et la lourde procession des nuages océaniques chargés de pluie, longuement différée sur l'Atlantique par un effet de foenh atypique, déferle et irrigue nos plaines tels les flots d'un barrage trop longtemps contenus. Concomitamment, les températures ont rejoint des niveaux plus conformes à la saison.

Mi décembre 1984. Un puissant train d'averses, analogue aux giboulées de mars, tire ses wagons bringuebalants au-dessus de l'Europe Occidentale où s'instille un air de plus en plus froid chaque jour. Cette inflexion ne passe pas inaperçue. Les feuilles des arbres, jusque là étonnamment vertes, jaunissent à la hâte, et la silhouette grise et voûtée des anciens, refroidis par la bise et gagnés par l'inquiétude, ne s'attarde plus guère au dehors.

Vendredi 21 décembre. Ce matin, les éclaireurs parachutistes ont sauté sur Salies. Distraits derrière les fenêtres embuées, nos yeux de collègiens émerveillés les regardent voltiger, plaqués au sol parmi les averses de grésil et les bourrasques glacées... La grande offensive est lancée.

Dans l'intervalle des fêtes de fin d'année, la neige fondante remplace progressivement la pluie et le grésil tandis que sous les assauts répétés du vent de nord, la courbe des températures peine chaque jour un peu plus à dépasser zéro degré.

Début janvier 1985. Déjà sous l'empire d'un anticyclone colossal, de l'Atlantique à l'Oural, le nord de l'Europe et de la France sont portés disparus, ensevelis sous plusieurs dizaines de centimètres de neige. Là tous les jours de nouveaux records tombent, -20, -25, -30 degrés. Plus au sud, la dépression thermique méditerranéenne, vit les dernières heures avant sa reddition. En déroute, les ultimes giboulées refluent maintenant vers l'océan.

Samedi 5 janvier 1985. En quelques heures le "Général" obtient la capitulation de l'Europe du sud toute entière. Le froid déferle en rafales de nord-est surpuissantes. Pour la première fois de l'hiver, sous un pâle soleil de janvier, il ne dégélera pas à Lasbordes.

Dimanche 6 janvier 1985. Parmi le concert terrifiant des chouettes en détresse, la nuit est émaillée d'explosions alarmantes. Le gel est si intense que la sève des arbres se contracte jusqu'à provoquer l'éclatement de ces derniers. Il a gelé à -15 degrés celsius. Sous un ciel limpide et un soleil pâlot on ne dépassera pas -7 degrés.

Lundi 7 janvier 1985. Hier soir, comme j'allai tenir compagnie à mes grands-parents, que les frimas agglutinaient près de l'âtre, mon aïeule me dit :

- Çà ne serait pas mal qu'il neige demain pour ton anniversaire, çà fait très longtemps que çà n'est pas arrivé...

Cette nuit le ciel s'est couvert par l'ouest et la température est lentement remontée à -1 degré celsius. À 8h-10 comme mon père me conduit au collège, nous voyons les premiers flocons danser devant les feux de route. À peine m'a-t-il déposé qu'une tempête blanche d'une densité exceptionnelle se déclenche. Entre 8h et 8h15, tombent 15 bons centimètres de poudreuse, puis 5 cm le restant de la matinée.

Et de nous rassembler par classe sous le préau du collège, sous la surveillance de nos professeurs :

- Le préfet de région a donné l'ordre que tous les élèves d'Aquitaine soient rapatriés chez eux avant midi, nous avons pris contact avec les sociétés de transport, ils vont venir vous chercher, proclame Mme Bordis, la principale. Les établissements scolaires resteront fermés jusqu'au dégel des routes.

Dès lors s'ébranle le cortège des bus de ramassage qui nous ramènent vers les vacances de Noël prolongées les plus inespérées qui soient. Sur un raidillon verglacé de la côte de la Casette qui relie le bas quartier de Beigmau à mes hauteurs de Lasbordes, le minibus de Mr Sémacoy peine, s'éssouffle, s'accroche mais finit par dévisser sans quitter la route. Nous descendons, poussons de toutes nos forces et tant que nos godasses adhérent à la chaussée gelée. Mais rien n'y fait. Nous sommes bientôt contraints de rebrousser chemin et de gagner Lasbordes par la grande route de Salies à Sauveterre.

Dans le fond de Beigmau, une vieille femme courbée chemine péniblement sur la route enneigée :

- Montez Mme Baradat, dit Mr Sémacoy, vous n'allez pas tout faire à pied par ce temps, je vais vous avancer un bout de chemin.

Après que le minibus nous a finalement reconduits à bon port, il me faudra encore pas moins de sept glissades sur les fesses pour regagner mon petit paradis de Haüguernes où me hèle une appétente odeur de boeuf bourguignon.

L'après-midi, réquisition est faite d'un vieux baquet en bois, et nous voilà lugeant sur la prairie pentue qui jouxte la maison... Ce sera bien la seule fois.

Mardi 8 et mercredi 9 janvier. Défié par une nouvelle dépression frondeuse, le froid désserre très légèrement son emprise sur les terres du sud saupoudrées de faibles averses de neige.

Jeudi 10 janvier. Les vents sibériens reprennent leur vol, matant rapidement l'insurrection et amorçant une nouvelle dégringolade des températures.

Notre brave facteur, Mr Pujol, et la boulangère, Mme Saint-Macary, ne se risquent plus sur nos petits chemins de campagne, recouverts de 20 cm de neige et verglacés. Tous les matins, bien couvert, je vais dans le grand blanc, récupérer le pain et le courrier laissés chez le vieux Jean de Poustoli, tout près de la grande route de Sauveterre, pour en assûrer la distribution au hameau tout entier.

Vendredi 11 janvier 1985. Dans la nuit, le seuil des -15 degrés est derechef approché. La journée est glaciale. Le voisinage se répand de canalisations éclatant çà et là dans quelque village du coin et le journal télévisé conte les morts de froid, 6000 au total en Europe. Cependant, la vague de froid de janvier 1985 sait aussi être généreuse. Outre qu'elle nous contraint temporairement à exhumer les solidarités mécaniques ancestrales que les débords de solidarité verticale organique et financière de l'Etat Providence ont désactivées, voici qu'elle offre une coupe iroquoise gratis à notre voisin Grat. Après s'être shampouiné et rincé les cheveux, ce dernier sort prendre l'air. À peine franchit-il le seuil de sa maison, les cheveux mouillés gèlent et se hérissent instantanément sur sa tête. Nous rions bien de ces histoires, le soir au coin du feu.

Samedi 12 janvier. Retraits près de l'âtre dans leurs "cases"* vétustes où la température choit rapidement à 5° à cinq mètres de la cheminée, ne sortant plus guère que pour s'approvisionner en bois de chauffe, les anciens font triste mine : précédé de nouvelles troupes neigeuses, hiératique, l'hiver va s'intensifier.

Dimanche 13 janvier 1985. Hourra ! Le collège ne rouvrira pas demain ! Infatigable, par une température n'excédant pas -4 degrés, le vent de nord-est promène ses averses de poudreuse qui vont se densifiant. La paix silencieuse, blanche et poétique de ce dimanche sous la neige est à peine altérée par le martèlement des chaines des rares voitures qui s'aventurent encore sur la grand route lointaine.

Lundi 14 janvier 1985. Ce matin, comme je sors m'enquérir de mon thermomètre, un rouge-gorge tombe à mes pieds. Je le prends au creux de mes mains gourdes et tremblantes, il vit encore, je me hâte vers la maison pour le réchauffer et tenter de le sauver. Trop tard, à mi-chemin, dans une ultime contraction, son coeur lâche prise, il est mort de froid et de faim, dans mes mains glacées. Il a gelé à -14 degrés et la neige qui tombe encore forme un manteau si épais que de nombreux passereaux ne trouvent plus à se nourrir pour survivre.

Mardi 15 janvier 1985. Dans la nuit, la sève contractée par le gel, les arbres ont recommencé à éclater, attestant l'intensification du froid annoncée. Au petit matin, il gèle à -17 degrés et au meilleur d'une journée radieuse, on ne dépassera pas -3 degrés. La neige qui fond sur les toits ensoleillés, s'écoule et se pend en stalactites sous les gouttières ombragées.

Mercredi 16 janvier 1985. Cette nuit le froid a atteint des intensités rarement approchées en Béarn, probablement même jamais dans le courant du 20ème siècle. Au petit matin, un soleil penaud s'arrache confusément des côteaux de l'Entre-deux-Gaves baignés d'une lumière arctique et abasourdis par un froid sibérien. La valeur est anthologique : il a gelé à - 22° à Haüguernes et la température ne dépassera pas - 4 degrés dans la journée.

Jeudi 17 janvier 1985. Les grands axes de circulation ont été repris au "Général". Après une gelée à peine moins intense que la veille, - 20°, la chute est enrayée et le collège Félix Pécaut rouvre ses portes. Un thermomètre judicieusement placé contre une vitre de la vie scolaire, à l'extérieur, indique -19° à 8h15.

- Nous allons courir au parc de Mosquéros pour nous réchauffer, claironne Monsieur Braneyre, notre professeur de sport.

L'enthousiasme au fond des chaussettes et la mort dans l'âme, nous nous exécutons. À ma grande surprise, courir par -20 degrés procure très rapidement une sensation de chaleur, sauf que notre transpiration gélifie instantanément au contact de l'air. Merci Mr Braneyre !

Aujourd'hui encore, les températures n'ont pas excédé -2 degrés malgré tous les efforts d'un soleil omniprésent. En fin d'après-midi cependant, un voile de cirrus a rouvert la route de l'Atlantique, les vents d'altitude ont perdu le nord, coupant l'alimentation en air sibérien...

Vendredi 18 janvier. La nuit a été beaucoup moins froide que les précédentes. Il a gelé à -2 degrés seulement. Attendant le minibus de Mr Sémacoy, nous voilà tous animés d'une étrange sensation de douceur. Dans une vie de méridional, c'est chose fort rare que d'avoir chaud par -2 degrés. Dans la matinée, le voile de cirrus s'épaissit et de sombres nuages gagnent depuis les Pyrénées. La terrible vague de froid de janvier 1985 git à terre, à l'agonie, réduite à des îlots blancs dans le creux ombragé des taillis. Dans l'après-midi, le thermomètre atteint 9 degrés celsius et le lent cortège des perturbations atlantiques s'ébranle à nouveau.

Par delà les pertes humaines considérables que cet accident climatique majeur a générées, et même si nous grelotions dans des habitations où la température oscillait généralement entre 8 et 12 degrés celsius, je garde un souvenir ému de cette période, la résurgence des vieilles solidarités horizontales spontanées entre citoyens que l'on croyait mortes, anéanties par l'individualisme primaire et rendues caduques par les effets secondaires de la solidarité verticale instituée par l'état dans son désir de tout contrôler. Et puis, même si ce n'est pas très agréable à entendre, n'est-il pas salutaire, en ces temps où l'humanité se croit toute puissante, que la nature la remette parfois à sa place ?


TALK TALK - SUCH A SHAME